
Les Athéniens ont-ils manifesté des regrets après la condamnation et la mise à mort de Socrate en 399 av. J.-C. ? L’historien Paulin Ismard, qui pose la question, en doute fortement, et n’en trouve aucun signe probant dans les années qui suivirent immédiatement la mort du philosophe (1). Au contraire, ses disciples étaient si mal vus à Athènes que plusieurs durent s’exiler. Ce serait même une des causes du départ de Platon vers la Sicile, en 388-387, l’année même où Anytos, l’un des deux accusateurs de Socrate, se vit confier, lui, des fonctions importantes dans la cité. « Une chose est certaine : il n’était pas bon avoir été un disciple de Socrate dans l’Athènes des lendemains du procès. »
Or, ajoute P. Ismard, la littérature ultérieure donne une tout autre version : selon Diogène Laërce, Tertullien ou Diodore de Sicile, les Athéniens auraient exilé ou même mis à mort les accusateurs de Socrate, tout en commandant au sculpteur Lysippe une statue en bronze du grand homme, en forme de réparation. Ce qui donne, chez de Diodore : « Comme l’accusation était injuste, le peuple se repentit d’avoir fait périr un si grand homme. Aussi dans sa colère contre les accusateurs, les mit-il à mort finalement sans jugement (2). » Or, selon Ismard, cette anecdote est une pure fiction d’époque hellénistique : « elle vise à réconcilier la cité de Périclès et celle de Platon – ou plus exactement à inscrire le destin des écoles philosophiques athéniennes dans la continuité de la gloire militaire et politique de la cité du Ve siècle. »
Pour mieux comprendre cette évolution, l’historien propose en effet de l’inscrire dans un contexte plus large : celui du nouveau statut acquis par les philosophes au cours du IVe siècle : regroupés en écoles, ils sont désormais un élément essentiel du prestige d’Athènes, devenue une capitale culturelle de l’hellénisme. L’épisode capital, de ce point de vue, c’est selon lui l’arrivée au pouvoir, en 317, de Démétrios de Phalère, philosophe de l’école d’Aristote. « Raillée par les comiques du Ve siècle, la figure du philosophe était devenue dès la fin du IVe siècle l’une des incarnations idéales du citoyen. » Il y a donc bien eu une réhabilitation de Socrate, mais plus tardive que ne le voulait la tradition. On retrouve la même évolution dans l’iconographie du philosophe : à la laideur du silène, dans ses premiers portraits, succède la figure érigée par Lysippe dans les années 330, celle d’un Socrate drapé dans le manteau d’un citoyen idéal. C’est toute la difficulté de retrouver le « Socrate horizontal » (celui qu’ont perçu ses contemporains) derrière le « Socrate vertical » (celui qu’ont idéalisé des siècles d’hagiographie). La statue de Lysippe serait une des traces de ce gauchissement de la figure du sage, quelques décennies après sa mort (3).