
Critias (460-403 av. J.-C.), oncle de Platon, inspirateur de la politique de terreur des Trente à Athènes en 404 av. J.-C., fut aussi un intellectuel de premier plan. On lui attribue notamment (sans certitude) des fragments de tragédies, un Sisyphe et un Pirithoos. Le personnage éponyme de cette dernière pièce est descendu aux Enfers pour y séduire Perséphone, l’épouse d’Hadès, avec l’aide de son ami Thésée. Tous deux sont capturés : il faudra l’intervention d’Héraclès pour délivrer Thésée, (ainsi que Pirithoos, dans la version de Critias).
Dans les fragments conservés, on voit Thésée, après que Pirithoos a été condamné à rester aux Enfers, choisir volontairement de rester avec lui, alors qu’il serait libre de regagner la surface de la terre. C’est l’intervention d’Héraclès qui permet aux deux amis d’être délivrés ensemble. Vincent Azoulay et Paulin Ismard (1) rapprochent ce texte de la « conception exigeante, voire terrifiante de la philia » (de l’amitié) qui est celle de Critias (2) : plutôt que de se fier aux institutions et aux lois, « Critias souhaitait s’appuyer sur des hommes de confiance, liés par une amitié et une peur mutuelles – deux puissantes émotions, seules à même de faire tenir ensemble la communauté politique ». Quand Thésée refuse d’être libéré seul, Héraclès l’approuve. « Le dialogue fait donc l’éloge d’un modèle de philia sans concession, qui exige de soutenir ses amis jusque dans la mort, voire au-delà […]. D’une certaine manière, c’est dans la mort – et dans la mort seulement – que les véritables amitiés se prouvent et s’éprouvent. »
Selon les deux auteurs, il en va de même pour l’amitié entre Thésée et Héraclès : « elle implique un soutien total, quels que soient les obstacles rencontrés ». Ce qui fait de Thésée un héros quelque peu inquiétant : « Thésée fait en effet primer l’amitié sur toutes autres considérations – et en particulier sur le bien commun, voire sur le bien tout court. […] [Il promeut] une conception oligarchique de l’amitié, fondée sur des choix exclusifs et distinctifs, en contradiction avec la vision horizontale et démocratique de l’amitié ».
Ainsi, Thésée est enchaîné à Pirithoos, dans la philia, par des liens indéfectibles : Αἰδοῦς ἀχαλκεύτοισιν ἔζευκται πέδαις : « il est lié par les entraves non forgées de l’honneur. » Pour V. Azoulay et P. Ismard, ce lien, l’aidôs, ne renvoie pas tant au sens de l’honneur qu’à la peur du déshonneur. « Cette amitié mortifère repose donc sur la peur, cette autre émotion que Critias souhaite instiller dans le cœur de tous les hommes pour les mettre au même sinistre diapason. » En fait, cette culture, plutôt qu’un programme politique précis, reflète une idéologie, celle des opposants à la démocratie athénienne, qui forment ce que les auteurs appellent le « chœur oligarchique ».