Micrologies

Voltaire et Beaumarchais


Un volume récent, intitulé avec emphase Correspondance secrète, rassemble des lettres échangées entre 1770 et 1778 par trois figures des Lumières, Voltaire, D’Alembert et Condorcet (1). On y trouve un éclairage intéressant sur les dernières années du patriarche de Ferney, qui sont aussi celles de l’émergence sur la scène littéraire et philosophique d’un nouveau venu, Beaumarchais, qui publie en 1773 et 1774 ses Mémoires contre Goëzman, épisode fameux d’un interminable procès ; devenu célèbre à Paris, il fait jouer en 1775 son Barbier de Séville, avec le même succès. Le 25 février 1774, Voltaire fait donc part à D’Alembert de sa découverte des Mémoires :

De tous les ouvrages dont on régale le public le seul qui m’ait plu est ce quaterne (2) de Beaumarchais. Quel homme ! Il réunit tout, la bouffonnerie, le sérieux, la raison, la gaîté, la force, le touchant, tous les genres d’éloquence ; et il n’en recherche aucun ; et il confond tous ses adversaires ; et il donne des leçons à ses juges. Sa naïveté m’enchante. Je lui pardonne ses imprudences, et ses pétulances (3).

On ne peut qu’admirer la sûreté de ce jugement : tout est dit par ces antithèses sur le talent multiforme de Beaumarchais, jusqu’à ses excès qui sont notés dans la phrase finale (4). Pourtant Voltaire, à qui Beaumarchais a fait parvenir chacun de ses Mémoires dès leur parution, ne répondra jamais à leur auteur : à des raisons personnelles s’ajoutent des motifs politiques. Tout d’abord, Beaumarchais attaque de front un certain Marin, censeur royal, qui rendait souvent des services éditoriaux à Voltaire. Or il a fallu du temps à celui-ci pour comprendre que ce Marin, qu’il croyait son allié, est en fait un intrigant corrompu et un espion du pouvoir. Il en éprouve rétrospectivement de la gêne envers Beaumarchais.

Mais surtout, Beaumarchais est dans le camp opposé au sien dans l’affaire du parlement Maupeou. En 1771, ce ministre a renvoyé par la force l’ancien Parlement de Paris, immobiliste et conservateur, pour le remplacer par des magistrats plus ouverts… mais moins compétents. La réaction de l’opinion se fait à front renversé : beaucoup d’intellectuels prennent fait et cause pour l’ancien Parlement, au nom des libertés publiques qui ont été bafouées ; l’autorité royale, elle, soutient une réforme qu’on peut juger moderne à certains égards. Les attaques de Beaumarchais contre le parlement Maupeou, auquel appartient son adversaire Goëzman, contribuent à affaiblir cette instance ; or Voltaire est un des seuls à soutenir la nouvelle institution et à critiquer l’ancien Parlement : il n’oublie pas rôle de celui-ci, en 1766, dans l’injuste condamnation à mort du malheureux chevalier de La Barre, pour un supposé sacrilège. La mort de Louis XV, qui survient bientôt, règle l’affaire : le nouveau monarque rétablira vite l’ancien Parlement dans ses droits. Faite de malentendus, la relation entre Voltaire et Beaumarchais sera donc surtout posthume, puisque le second dirigera l’édition de l’œuvre complète du premier (Kehl, 1784-1790).

1. Paris, 2021.
2. Ce terme de jeu, assez rare, semble désigner ici l’ensemble des quatre Mémoires de Beaumarchais, formant une sorte de coup gagnant.
3. Op. cit., p. 131.
4. Pour d’autres témoignages sur l’estime de Voltaire, voir M. Lever, Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais, t.1, Paris, 1999, p. 449-450.
5. Sur Voltaire et le Parlement Maupeou, voir R. Pomeau, Voltaire en son temps, Voltaire Foundation Ltd, 1985-1995, t. II, p. 428-433.



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