Au livre X de l’Énéide, une bataille sanglante oppose Énée et ses alliés aux Rutules du féroce Turnus.
Celui-ci, dans un combat inégal, tue Pallas, le jeune fils d’Évandre, allié des Troyens.
Le chef troyen, ulcéré de cette mort prématurée, choisit aussitôt des captifs ennemis pour les sacrifier sur le bûcher du défunt :
Sulmone creatos,
quattuor hic iuuenes, totidem quos educat Vfens,
uiuentis rapit, inferias quos immolet umbris
captiuoque rogi perfundat sanguine flammas (517-520).
Il prend vivants les quatre rejetons de Sulmon et quatre autres qu’a élevés Ufens, pour les immoler à son ombre comme offrandes funéraires et asperger de leur sang captif les flammes du bûcher. (Trad. P. Veyne.)
Que faire de ce sacrifice humain ?
Il ne correspond à aucune pratique romaine de l’époque de Virgile, ni même à l’atmosphère générale de son épopée, où la violence des Troyens est dans l’ensemble maîtrisée.
Il est tout aussi vain de le justifier par la psychologie du héros, comme s’y employait P. Lejay en 1913 (1):
« Énée va devenir cruel par tendresse ». Il s’agit en fait, explique P. Veyne, d’obéir à un modèle homérique, celui d’Achille dans l’Iliade :
Les lecteurs antiques de Virgile lisaient l’Énéide comme une fiction sur un fond peut-être historique, qui se situait en tout cas mille ans et plus avant leur époque, dans ce qui était pour eux l’Antiquité.
En ces temps antiques, l’Iliade (XXI et XXIII) montrait Achille immolant douze jeunes Troyens sur le bûcher de son très cher Patrocle.
Si Virgile en fait faire autant à Énée sur le bûcher du très cher Pallas, ce n’est pas par une imitation littéraire servile, mais par respect pour l’histoire, pour la « couleur locale » :
les sacrifices humains existaient dans ces temps antiques. Mais ils s’accordent mal avec le caractère humain, très peu épique, que nous connaissons par ailleurs à Énée ;
[…] le lecteur « n’y croit pas », comme on dit (2).
Faut-il insister autant sur l’historicité supposée des récits épiques ?
Toujours est-il que la discordance existe bel et bien entre la tonalité générale du poème de Virgile et l’univers homérique auquel il prétend se rattacher.
C’est ce qu’avait senti aussi Leopardi, auquel Veyne renvoie ici.
Le poète-philologue commente ainsi le passage de Virgile qui suit immédiatement le nôtre, et où l’on voit Énée égorger un ennemi qui le supplie de lui faire grâce :
N’importe quel observateur attentif verra que cette scène est aussi naturelle et appropriée chez Homère qu’elle est forcée et hors de propos chez Virgile et répugne à l’idée que le lecteur s’est faite du caractère d’Énée et de la vertu héroïque en général au cours du poème ;
et je dirais même : répugne à l’idée que s’en était faite Virgile lui-même.
Et tout ce passage du dixième livre, où Énée fait l’impitoyable et le terrible, se reconnaît d’emblée comme étant tiré d’ailleurs (c’est-à-dire de l’imitation d’Homère et du caractère héroïco-homérique), étranger au caractère du poème et du héros, étranger à la pensée même de Virgile ;
tant et si bien que ce que l’on appelle inhumanité semble ici comme affectée, accessoire et quasi feinte chez Énée qui ne semble pas en avoir l’expérience ni savoir l’exercer ;
chez les héros d’Homère, en revanche, elle semble vraie, propre et tirée de leur nature (3).
Selon Leopardi, Virgile commet une triple erreur :
en pensant représenter un héros semblable à ceux d’Homère ; en pensant qu’ l’héroïsme de son temps était le même que celui du temps Homère ;
en pensant que son héros aurait pu exister dans l’époque où il l’imaginait (4). Énée est donc un héros anachronique…
Faut-il pourtant supposer que l’épisode du sacrifice humain est un décalque maladroit de l’Iliade ?
Il existe une différence majeure entre l’épisode de Virgile et celui d’Homère :
chez celui-ci, on voit d’abord Achille, au milieu du combat, choisir douze jeunes gens, destinés à payer la mort de Patrocle (XXI, 26-28) :
Quand ses mains se fatiguèrent de tuer,
il regroupa hors du fleuve, vivants, douze jeunes gens
pour qu’ils paient la mort de Patrocle, fils de Ménoïtios.
(Trad. P. Judet de La Combe.)
Pour ce premier temps, dans les deux textes, la mort des jeunes captifs est seulement projetée, ce que le texte grec exprime par un attribut du COD :
« douze jeunes gens comme compensation de la mort de Patrocle ».
Virgile, dans le même but, utilise des subjonctifs qui marquent simplement l’intention du héros :
« des jeunes gens qu’il puisse immoler etc. » Les deux passages sont donc parfaitement symétriques, n’était que le nombre de victimes est moindre chez le poète latin.
Mais plus loin, au chant XXIII, de l’Iliade, on retrouve ces victimes troyennes immolées de façon ignominieuse par Achille, qui assume ensuite son acte en s’adressant au défunt:
Le seigneur avait neuf chiens nourris à sa table.
Il en jeta deux sur le bûcher, à qui il a coupé le cou,
ainsi que douze fils nobles des Troyens grands de fougue,
dépecés par son bronze – il concevait dans sa poitrine des actes mauvais –.
[…]
« Car je vais maintenant accomplir tout ce que j’ai promis.
Douze fils nobles des Troyens grands de fougue,
Le feu les mangera en même temps que toi.
Or la version donnée par Virgile du sacrifice humain, lors des funérailles de Pallas, est sensiblement différente (XI, 81-82) :
Vinxerat et post terga manus, quos mitteret umbris
inferias, caeso sparsurus sanguine flammas.
Il avait fait lier derrière le dos les mains des prisonniers qu’il enverrait à son Ombre en offrande funéraire, aspergeant de leur sang immolé les flammes du bûcher.
Le moment du sacrifice est en effet éludé dans ce passage, renvoyé à la fois dans le passé par un plus-que-parfait (pour les préparatifs), et vers un futur non encore accompli par un subjonctif de but et un participe futur.
Le récit proprement dit du massacre est ainsi masqué par une ellipse ;
Énée s’éclipse d’ailleurs de la cérémonie, appelé ailleurs par la guerre.
En aucun cas ce n’est lui qui exécute les prisonniers de sa main.
Cette atténuation de l’épisode homérique marque sans doute le soin qu’a pris Virgile de réduire la discordance relevée par le poète italien, dont il ne pouvait manquer d’avoir conscience.
1. Voir Virgile, Œuvres, éd. F. Plessis et P. Lejay, Paris, 1913, n. à Énéide, X, 516. 2. P. Veyne, in Virgile, Énéide, introduction, traduction nouvelle et notes par P. Veyne, Paris, 2013, n. ad loc. cit. 3. G. Leopardi, Zibaldone, trad. fr. Paris, 2019 [2003], 2761-2762. 4. Ibid., 2764.
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