Micrologies

Quentin Durward : Préface


Une des parties réussies du roman de Walter Scott, Quentin Durward, publié en 1823, c’en est la préface. Comme souvent chez cet auteur, on y trouve des jeux de masques par lesquels le romancier embrouille son identité, en s’abritant derrière diverses figures fictives d’auteur/narrateur ; il n’y est pas non plus avare de notes infrapaginales ou d’appendices en fin de chapitre, qui complexifient encore les instances énonciatives. Dans Quentin Durward, on trouve ainsi deux pièces liminaires, une Introduction rajoutée en 1831 pour une réédition, qui précède la Préface d’origine. On se souvient que ce roman raconte les aventures d’un jeune Écossais en France, pris dans le conflit entre Louis XI et Charles le Téméraire. L’Introduction, de type historique, contient un remarquable portrait de Louis XI, monarque qui n’est pas loin d’être le héros principal du roman. Ce texte a une double visée : préciser le cadre historique de l’œuvre, mais aussi tirer Louis XI du côté de la fiction, en en faisant un personnage saillant, digne d’y figurer.

La Préface, quant à elle, participe de la même ambivalence, en ancrant dans la fiction les circonstances de la genèse du roman, qu’elle prétend raconter. Le titre « Préface » est aussitôt suivi d’un appel de note postérieur, avec cette mention : « Il est à peine nécessaire de préciser que tout ce qui suit est imaginaire. » Le préfacier, qui s’exprime à la première personne, se présente comme un Écossais, appartenant à la classe aisée, mais qui a connu des revers de fortune passagers. Il en profite pour séjourner en bord de Loire, précisément dans cette Touraine où va commencer le récit. Il y fait la connaissance du bien nommé marquis de Hautlieu, aristocrate désargenté, qui l’invite dans son château, bien délabré depuis la Révolution. C’est là qu’il va dénicher les anciennes chroniques censées donner naissance au récit.

Le portrait du marquis est des plus pittoresques : cet homme digne et suranné, sans doute un ancien émigré, se pique de connaître l’anglais et la Grande-Bretagne aussi bien que son hôte ; mais il commet mainte inexactitude : il parle ainsi de « la province d’Hanguisse » quand il s’agit du comté d’Angus. Son discours retranscrit par le narrateur est plein de termes « en français dans le texte », sans que l’on sache bien en quelle langue se déroule la conversation, rapportée en anglais dans le texte original.

L’une de ces erreurs importe au statut énonciatif de la Préface, qu’il faut citer ici en anglais (le marquis parle de son domestique) :

He sometimes reminds me of a character in The Bridle of Lammermoor, which you must have read, as it is the work of one of your gens de lettres, qu’on appellent, je crois, le Chevalier Scott.
I presume you mean Sir Walter ?
– Yes — the same — the same, said the Marquis ; I always forget names which
commence avec cette lettre impossible.

Il faut supposer que la « lettre impossible » est le « W » initial du prénom de l’auteur. Le passage pose de redoutables difficultés de traduction en français, analogues à celles que l’on rencontre chez Shakespeare dans telle scène de Henry V entre le monarque et son épouse française : il est malaisé de distinguer le français approximatif du personnage de celui de l’auteur, qui n’est guère meilleur ! Tout repose sur la confusion entre l’anglais bride, « fiancée », et le français « bride » (pièce de harnais), comme l’explique A. Montémont dans sa traduction de 1838 : « Le mot bride veut dire fiancée, et le marquis le prononce comme si c’était une bride, qui en anglais se traduit par bridle, et qu’il faut prononcer braidle. Il aurait dû dire : braïde (1). » Notons de plus que le français de Scott est presque aussi maladroit que l’anglais de son personnage, avec deux graves fautes d’accord dans les quelques lignes citées.

Mais le brouillage linguistique ne fait que se superposer à celui qui concerne l’identité du narrateur : celui-ci, simple personnage de cette « autofiction », garde en effet vis-à-vis de son interlocuteur un anonymat qu’il trahit pour le seul lecteur : comme le marquis parle avec dédain des productions de ce Scott, il s’emploie à lui montrer qu’il est injuste : « Mon compatriote, homme de lettres distingué, dont je parlerai toujours avec le respect dû à ses talents, n’était pas responsable des ouvrages futiles que le caprice du public lui avait trop généreusement et trop inconsidérément attribués » (2). Autrement dit, l’honorable Sir Walter Scott ne peut être l’auteur des romans qu’on lui attribue ; le narrateur se présente comme distinct et de l’un et de l’autre, poussant encore plus loin le jeu du dédoublement : « […] j’aurais même peut-être été plus loin, et confirmé ma dénégation par une preuve positive,  en avouant à mon hôte qu’il n’était pas possible qu’un autre eût écrit des ouvrages dont moi-même j’étais l’auteur ». C’est-à-dire que pour sauver la réputation de « sir Walter Scott », le narrateur, en fait Scott lui-même, est prêt à s’attribuer sous anonymat la paternité de ses propres romans, méprisés par son interlocuteur comme une production indigne d’un noble.

Tout ce jeu n’est rendu possible que par une circonstance bien connue des lecteurs : Scott, précisément par souci de respectabilité, avait publié ses premiers romans anonymement, adoptant des masques divers. Il le rappelle dans une note postérieure, comme par un clin d’œil au lecteur : « Il n’est guère nécessaire de rappeler au lecteur que ce passage fut publié durant l’incognito de l’auteur. » Dans une ultime pirouette, il ajoute que « Scott » doit justement son anoblissement aux ouvrages que le marquis juge indignes d’un aristocrate…

Et le roman à venir, dans cette Préface ? Ce n’est que dans les toutes dernières lignes que le narrateur mentionne la découverte, dans les restes de la bibliothèque du château, des anciennes chroniques sur lesquelles il prétend avoir fondé son récit ; il en aura ainsi justifié l’historicité par une série de fictions emboîtées. À quoi bon alors la scène plaisante et pittoresque qui vient de nous être narrée ? On peut y déceler une homologie avec le récit principal : le narrateur fictif, écossais, se trouve temporairement exilé en Touraine, tout comme Quentin Durward, que l’on va découvrir bientôt errant aux environs du château royal de Plessis-lès-Tours, et accueilli par Louis XI comme le narrateur de la Préface l’est par le marquis. La Préface nous installe donc déjà entre l’Écosse et la France, d’un point de vue géographique et linguistique. Cependant, le délabrement du château permet de marquer l’écart temporel entre les deux époques, celle de la fiction et celle de l’écriture, écart représenté ici par la rupture révolutionnaire. La demeure actuelle du marquis est à l’abandon, quand celle, ancienne, du roi est montrée dans sa récente nouveauté.

1. W. Scott, Quentin Durward, trad. par A.Montémont, Paris, 1838, p. 25, n. 20.
2. Ibid., p. 25.



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