
L’une des scènes les plus spectaculaires de Quentin Durward, le roman de Walter Scott (paru en 1823), est celle de l’assassinat de Louis de Bourbon, évêque de Liège. Les habitants de la ville, conduits par le brutal Guillaume de La Marck, dit « le Sanglier des Ardennes », se révoltent et capturent le prince-évêque, que La Marck fait assassiner pendant le banquet où il célèbre sa victoire, dans le château même de l’évêque. Le héros Quentin Durward et la belle Isabelle de Croye assistent impuissants à cette scène horrible ; ils ne parviendront que de justesse à échapper à ce piège qui leur était aussi tendu par la ruse machiavélique de Louis XI.
Dans cette scène horrifique, le romancier réunit tous les éléments d’un grand spectacle romantique : contraste entre le calme résolu de l’évêque et la fureur brutale de La Marck, rapidité du dénouement, revirement des Liégeois horrifiés par la cruauté du tyran. Cependant ce récit est assorti d’une note de l’auteur, qui en souligne l’anachronisme volontaire :
La confusion des deux révoltes liégeoises, celle de 1468 et celle de 1482 à laquelle est associé La Marck, présente en effet un grand intérêt romanesque : 1468, c’est aussi le moment de l’« entrevue de Péronne », où Louis XI tombe quelque temps entre les mains de son ennemi Charles le Téméraire. En condensant l’Histoire, Scott en accroît l’intérêt dramatique. De plus, en associant à l’épisode son héros Quentin Durward, il renforce l’intérêt pour ce personnage par ailleurs quelque peu falot. Mais la note par laquelle l’auteur détruit la croyance du lecteur en sa propre fiction illustre bien l’ambiguïté de ce « roman historique » : quel en est le sujet principal, se demande sans cesse le lecteur : les aventures picaresques et sentimentales de Quentin, ou bien l’affrontement de la France et de la Bourgogne ? Qui est le véritable héros, Quentin ou Louis XI ? Ces notes qu’il ajoute en fin de chapitre, lors de nouvelles éditions de ses œuvres, montrent bien le statut ambigu du genre qu’il contribue à créer. Scott manifeste ici comme ailleurs des remords face à la vérité historique dont s’embarrassera moins Dumas…
Quelques années plus tard, vers 1828-1829, Delacroix, captivéé par le roman, peint une toile intitulée L’Assassinat de l’évêque de Liège. Les deux tiers supérieurs du tableau sont occupés par les arcades sombres et démesurées d’une vaste salle, qui se perdent dans la hauteur et dans le lointain. On les dit inspirées par la grande halle de Westminster et par le Palais de justice de Rouen (dans ce cas, la salle médiévale des Procureurs plutôt que la salle des Assises reproduite sur la notice Wikipédia). En bas, une table en biais, couverte d’une vaste nappe blanche fortement éclairée, avec une riche vaisselle ; tout autour une foule où, dans l’ombre, les visages sont parfois à peine esquissés. Partout, des taches rouges. Ce contraste est redoublé par celui de la figure de l’évêque, vêtu de blanc et d’or, les bras étendus en croix comme ceux du Christ et celle de La Marck, sombre, en armure noire, qui se tient assis de l’autre côté de la table. Le bourreau tire déjà son couteau. Des costumes troubadour aux mouvements de la foule, aux violentes oppositions de couleurs et de lumière, le tableau est tout aussi dramatique que la scène du roman, avec son mélange inextricable de reconstitution pseudo-historique et d’imaginaire. Témoin le jugement de Théophile Gautier : ce tableau, « pour le mouvement et la fureur de la composition, est un chef-d’œuvre inimitable, c’est un tourbillon peint, tout remue et tout se démène frénétiquement dans ce petit cadre, d’où il semble entendre sortir des mugissements et des tonnerres ; jamais on n’a jeté sur une toile une foule plus drue, plus fourmillante, plus hurlante et plus enragée […] Cette peinture est réellement tumultueuse et sonore ; on l’entend aussi bien qu’on la voit (4). » La Presse, 22 mars 1838, via Wikipédia.
