
C’est au livre VIII de l’Énéide que l’on trouve l’épisode célèbre de Cacus : ce brigand monstrueux sévissait, dit-on, sur le site de la future Rome. Son histoire est racontée à Énée par Évandre, qui règne à cet endroit. Cacus, selon la légende, dérobe quelques-uns des bœufs de Géryon, qu’Hercule ramenait d’Espagne en passant par l’Italie (c’était là le dixième de ses travaux). Quand Hercule comprend ce qui s’est passé, il se lance à la poursuite du géant, qui s’est réfugié dans sa grotte de l’Aventin : […] aerii cursu petit ardua montis : « [il] gagne à la course les pentes abruptes du mont aérien » (1). Or, note P. Veyne, c’est exagéré : . « la hauteur de l’Aventin n’est que de quarante mètres, et tout Romain le savait (2). »
P. Veyne, très attentif aux modalités de la narration épique, considère cette formulation invraisemblable comme un embrayeur narratif qui fait entrer le récit dans un domaine où la mythologie n’est pas « une philosophie "primitive" ni une étiologie des rites, mais une littérature, écrite ou largement orale, de contes […]. » Dans l’Antiquité, le conte, auquel on croit plus ou moins, est du ressort de l’« arétalogue », « le guide attaché au sanctuaire pour raconter aux fidèles et aux pèlerins les mérites (aretai) et exploits du dieu ou du héros ». C’est ce type d’énonciation qu’adopte Virgile pour la suite de son récit : il abandonne sa position de narrateur pour la confier à Évandre, qui prend en charge le récit fabuleux d’un épisode passé auquel il aurait assisté en ce lieu, se faisant ainsi arétalogue pour son hôte Énée.
Dans son acception religieuse, « arétalogue » désigne un prêtre chargé de proclamer les prodiges divins ; on en trouve notamment dans le culte d’Isis. Ce terme grec est surtout employé par les Romains, et pris en mauvaise part par les lettrés, pour qui « les mythes étaient des inventions de poètes […] ou des contes de bonne femme » : pour Juvénal (XV, 13-16) Ulysse racontant ses aventures à Alcinoos a peut-être été pris pour un mendax aretalogus, « un arétalogue menteur ». Suétone note qu’Auguste faisait intervenir dans ses banquets acroamata, histriones, triuiales e circo ludios ac frequenter aretalogos (3) : « des musiciens, des histrions, de vulgaires danseurs du cirque, et souvent des arétalogues ». Ce qui compte, explique P. Veyne, qui donne ces références, c’est le statut de ces conteurs quant à la vérité : chez l’auditeur populaire, leurs récits suscitent une adhésion partielle, sans que la question de la vérité soit clairement posée. Virgile, avec sa notation invraisemblable sur la hauteur de l’Aventin, installe son récit dans ce statut intermédiaire : attribué à Évandre, prétendu témoin oculaire, l’épisode est marqué cependant par des éléments de fiction avérés. Le poète introduit donc dans son récit un degré supplémentaire de fiction, avec lequel il prend une distance quelque peu sceptique...