Micrologies

Œdipe esclave


Pour Paulin Ismard, historien de l’Athènes classique et de l’esclavage, toute la trame de l’Œdipe-roi de Sophocle est hantée par cette question centrale, qui oriente toute l’enquête du héros : se pourrait-t-il qu’il fût d’origine servile (1) ? Dans l’incertitude de sa filiation, où l’ont plongé les révélations du Messager de Corinthe qui lui a appris qu’il n’était pas l’enfant de Polybe et de Mérope, il demande à celui-ci s’il n’a pas été acheté par ses parents adoptifs. Était-il alors l’enfant de l’esclave de Laïos, par l’entremise duquel il a été recueilli ? Le Messager répond : Λύω σʹ ἔχοντα διατόρους ποδοῖν ἀκμάς (1034) : « Je te libère : tu avais les pieds percés de part en part » ; le verbe qu’il utilise, luo, « libérer » peut signifier aussi bien « détacher » (les liens qui lui entravaient les chevilles) qu’« affranchir », libérer de la condition servile, et délivrant du même coup Œdipe de sa crainte. Pourtant, celui-ci redoute désormais de n’être qu’un tridoulos, un esclave de troisième génération (1063). Enfin, quand Jocaste se retire après avoir compris la vérité, Œdipe pense encore que c’est son origine servile qui humilie la reine (1076-1081). Ainsi, « Œdipe, celui qui a libéré Thèbes de la Sphinge […] n’était peut-être qu’un esclave ».

Loin d’opposer les deux conditions, roi et esclave, Ismard y décèle une identité latente : « deux conditions pareillement dangereuses que la communauté civique, qui se pense comme une société d’égaux, entend tenir dans ses marges. En ce sens, l’identité servile d’Œdipe est davantage qu’une simple hypothèse que réfuterait définitivement le dénouement de la pièce. » Œdipe est un « non-né », qui vit dans l’ignorance de sa parenté réelle, comme tout esclave. Il est aussi un « sur-vivant », deux fois condamné à mort, par l’oracle qui entravait sa naissance et par l’exposition du nouveau-né, exigée par Laïos : c’est selon Ismard le lot des esclaves d’être des « déjà-morts ». Enfin une parenté le lie en miroir au Berger de Laïos qui apporte la révélation finale : Œdipe a sauvé Thèbes du Sphinx mais l’a aussi conduite à sa destruction par la peste ; le Berger a sauvé l’enfant, mais ce faisant a été la cause de sa perte finale. À la fin, ils entonnent d’ailleurs un chant à deux voix, où l’esclave est « à la fois l’envers et la part insue du roi Œdipe ».

La démarche de P. Ismard est celle d’un historien : même si « le miroir est brisé », selon la formule de P. Vidal-Naquet (2), la tragédie grecque, pour lui, reflète néanmoins les questions qui traversent la société athénienne du Ve siècle : ainsi, l’inquiétude du héros sur ses origines renvoie, selon P. Ismard, à une préoccupation spécifique : une loi récente de Périclès excluait de la citoyenneté quiconque n’était pas né de père et de mère athéniens. D’une façon générale, « le roi et l’esclave sont bel et bien deux figures de la liminalité à travers lesquelles, sur la scène du théâtre athénien, la communauté civique pense ses propres frontières.  Œdipe se réfléchit dans le miroir d’un esclave, […] et de cette position spéculaire se dessine un lieu tiers depuis lequel peut s’énoncer la vérité. » Mais l'inquiétude anthropologique est plus profonde : « L’Œdipe roi médite les effets que l’esclavage fait peser sur toute forme d’organisation de la parenté, bouleversant les lois ordinaires de l’endogamie et de l’exogamie – question décisive pour la cité démocratique du milieu du Ve siècle. C’est que l’institution esclavagiste engendre des individus anonymes et potentiellement indifférenciés, déliés de tout lignage. »

1. P. Ismard, Le Miroir d’Œdipe, Paris, 2023, p. 58-65.
2. P. Vidal-Naquet, Le Miroir brisé, Paris, 2002.



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