Micrologies

Tablette


Le texte des tragédies grecques mentionne peu d’objets ou d’accessoires scéniques. Tout au plus, comme dans les Choéphores d’Eschyle, une boucle de cheveux d’Oreste, déposée en offrande sur la tombe d’Agamemnon, permet-elle à Électre de reconnaître son frère. Mais il est exceptionnel qu’un objet soit au centre du dispositif dramaturgique comme c’est le cas, dans l’Hippolyte d’Euripide pour une tablette de cire, porteuse d’un message écrit. Au milieu de la pièce en effet, Phèdre, de honte, se suicide : elle a laissé sa Nourrice avouer à Hippolyte l’amour coupable qu’elle lui porte ; désespérée et déshonorée par son refus, elle se pend.

Au fond de la scène, la porte du palais s’ouvre alors. Thésée, qui vient d’arriver dans la ville, peut découvrir, sur l’ekkyklème, le plateau tournant, le corps sans vie de son épouse. Une fois achevé le chant de lamentation qu’il partage avec le Chœur, il est aussitôt frappé par l’objet qu’elle tient à la main :

Ἔα ἔα·
τί δή ποθ' ἥδε δέλτος ἐκ φίλης χερὸς
ἠρτημένη; Θέλει τι σημῆναι νέον ; (856-857)

« Hé ! Que signifie cette tablette suspendue à sa main chérie ? Veut-elle annoncer du nouveau ? » (Trad. L. Méridier.)

Désignée ainsi par Thésée, la tablette apparaît comme un substitut posthume de la morte. Attachée à la main qui l’a écrite, elle semble « vouloir » s’exprimer à la place de la morte. De plus, on peut y reconnaître l’empreinte du sceau appliqué par Phèdre :

Καὶ μὴν τύποι γε σφενδόνης χρυσηλάτου
τῆς οὐκέτ' οὔσης οἵδε προσσαίνουσί με. (862-863)

« Mais voici que l’empreinte laissée par l’anneau d’or de la morte vient caresser mon regard. »

Le verbe προσσαίνω (caresser, flatter), qui fait image, accentue la proximité avec la défunte, grâce à la matérialité même de l’objet, dont Thésée va pouvoir déployer le texte et le sens en défaisant les liens qui le ferment :

Φέρ' ἐξελίξας περιβολὰς σφραγισμάτων
ἴδω τί λέξαι δέλτος ἥδε μοι θέλει. (864-865)

« Allons, déroulons le cordon du cachet ; que je voie ce que veut me dire cette tablette. »

Cependant (et c’est là la réussite dramatique de la scène), le texte écrit sur la tablette ne sera jamais lu aux spectateurs (ni au Chœur). Seul Thésée connaîtra le libellé du message, que Phèdre, désespérée, a pris le temps de sceller avant sa mort. La lecture de Thésée est muette. J. Svenbro voit d’ailleurs dans ce jeu de scène l’un des premiers témoignages sur la lecture silencieuse en Grèce : « Thésée n’a pas besoin de passer par la voix pour saisir le sens de la séquence alphabétique qu’il a devant lui (1). » Mais cette lecture a surtout un puissant effet dramaturgique : ce n’est pas la lettre du message, mais l’effet produit par la lecture qui est montré au spectateur, et d’abord au Chœur : « Le Coryphée suit sur le visage du roi, en train de lire la lettre, une expression croissante de stupeur et d’indignation. Ses craintes se précisent : d’où sa prière aux dieux » glose L. Méridier (2) :

Ὦ δαῖμον, εἴ πως ἔστι, μὴ σφήλῃς δόμους,
αἰτουμένης δὲ κλῦθί μου· πρὸς γάρ τινος
ὄρνιθος ὥστε μάντις εἰσορῶ κακόν. (871-873)

Ô dieu, s’il est possible, ne jette pas à bas cette maison, entends ma requête ! À certain présage, tel un devin, j’aperçois le malheur !

De fait, l’incertitude se poursuit : la douleur de Thésée s’exprime sans que l’on en sache encore le motif. À la lecture muette succède alors un cri, que la tablette pousse par la bouche de Thésée. Le personnage passe du trimètre iambique, le vers du dialogue, aux mètres lyriques des parties chantées :

Βοᾷ βοᾷ δέλτος ἄλαστα. Πᾷ φύγω
βάρος κακῶν; Ἀπὸ γὰρ ὀλόμενος οἴχομαι,
οἷον οἷον εἶδον γραφαῖς μέλος
φθεγγόμενον τλάμων. (877-880)

Elle crie, cette tablette, elle crie des horreurs ! Où fuir le poids de mes maux ? Je suis frappé à mort, anéanti : tel est, tel est le chant que j’ai vu s’élever de ces lignes, infortuné !

Thésée a vu la voix de la tablette, voix que personne n’a pu entendre… Il ne lui reste plus qu’à relayer cette parole muette, à s’en faire le porte-voix :

Ἱππόλυτος εὐνῆς τῆς ἐμῆς ἔτλη θιγεῖν
βίᾳ, τὸ σεμνὸν Ζηνὸς ὄμμ' ἀτιμάσας. (885-886)

Hippolyte a osé sur ma couche porter une main brutale, au mépris de l’œil sacré de Zeus.

Ce dispositif, dont seuls les spectateurs peuvent maîtriser la complexité, pose question : quel est la fonction de ce geste ultime de Phèdre, de cette calomnie posthume qui entraîne la malédiction de Thésée et la mort d’Hippolyte ? Coupable de son amour pour Hippolyte, Phèdre est pourtant innocente, au sens strict, de toute faute envers Thésée : c’est la Nourrice qui a pris en charge l’aveu fait au jeune homme, et ce malgré elle. Mais si son suicide peut bien effacer sa honte, il ne lave pas sa réputation, persuadée qu’elle est qu’Hippolyte va l’accuser de déshonneur. Seul le message posthume, en rejetant l’accusation contre Hippolyte, peut préserver sa mémoire.

La tablette posthume vient aussi justifier dans la dramaturgie la mort de Phèdre, laquelle n’apparaîtrait autrement que comme une victime collatérale de la vengeance d’Aphrodite contre Hippolyte, qui dédaigne la déesse (c’est le sujet principal de la tragédie) : en rédigeant la tablette qui accuse faussement le jeune homme, Phèdre se rend criminelle alors qu’elle était encore innocente de fait ; et elle semble se punir de cette faute-là avant même de l’avoir commise, puisque c’est seulement la lecture de la tablette par Thésée qui rendra effectif le crime, en scellant la mort d’Hippolyte.

Le dispositif scénique conçu par Euripide vise donc à montrer la force agissante du message posthume : depuis le cadavre de la morte, la parole de Phèdre passe par la tablette, qui en est le support matériel, par le cri silencieux que celle-ci recèle, par l’écho de ce cri chez Thésée et dans le Chœur, jusqu’à la malédiction qui va être prononcée contre Hippolyte par son père.

1. J. Svenbro, Le Tombeau de la cigale, Paris, 2021, p. 138.
2. Euripide, t. 2, Paris, C.U.F., 1956, p. 63.



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