Micrologies

Gautier et Hugo


Un des fils rouges de la vie de Théophile Gautier, c’est l’amitié qui le liait à Victor Hugo. C’est ce qui ressort de la biographie que lui a consacré Anne Ubersfeld (1). Leur fraternité remonte bien sûr aux premières batailles du romantisme français, à commencer par celle d’Hernani, pour laquelle le jeune homme de dix-neuf ans arbore scandaleusement un gilet rouge, en fait un pourpoint de soie ponceau, précise A. Ubersfeld. Ensuite, tout va séparer apparemment les deux hommes : la gloire de l’aîné, à laquelle Gautier ne pourra jamais atteindre (il ne sera jamais élu à l’Académie) ; les réussites littéraires, plus nombreuses pour Gautier dans l’esthétique ou la critique que dans la poésie ou même le roman ; les divergences politiques aussi, Gautier se ralliant au Second Empire quand Hugo choisit un inflexible exil. Mais les liens ne sont jamais rompus, et quand Gautier, en 1868, publie un éloge de La Légende des siècles, Hugo lui écrit en retour : « Les gouffres qui sont entre nous n’empêchent pas votre regard de chercher le mien et ma main de serrer la vôtre (2). »

Au retour en France d’Hugo, en septembre 1870, et jusqu’à la mort de Gautier deux ans plus tard, que se manifeste encore et toujours cette fidélité exemplaire. Dans ses lettres, Gautier adopte le ton d’une humble admiration, demandant par exemple à Hugo, pendant le siège de Paris, d’intervenir pour sauver son unique cheval, menacé par les Parisiens affamés. Ce que fait le grand homme. A. Ubersfeld relève particulièrement l’incipit de cette lettre : « Cher et vénéré Maître, Celui qui n’a aimé et adoré que vous dans toute sa vie, vient, les larmes aux yeux, vous prier etc. » « Parce que c’est vrai, à la lettre vrai », commente-t-elle (3). À la veille de sa mort, Gautier travaillait encore à une Histoire du romantisme (inachevée) qui rappelait l’épopée de leur jeunesse commune.

Hugo, quant à lui, s’associe au Tombeau de Théophile Gautier, hommage collectif de quatre-vingts écrivains. (La présente note n’est qu’un guère qu’un prétexte pour citer la fin ce ce texte poignant.)

[…]
Passons, car c’est la loi ; nul ne peut s’y soustraire ;
Tout penche ; et ce grand siècle avec tous ses rayons
Entre en cette ombre immense où, pâles, nous fuyons.
Oh ! quel farouche bruit font dans le crépuscule
Les chênes qu’on abat pour le bûcher d’Hercule !
Les chevaux de la Mort se mettent à hennir,
Et sont joyeux, car l’âge éclatant va finir ;
Ce siècle altier qui sut dompter le vent contraire
Expire… — Ô Gautier, toi, leur égal et leur frère,
Tu pars après Dumas, Lamartine et Musset.
L’onde antique est tarie où l’on rajeunissait ;
Comme il n’est plus de Styx il n’est plus de Jouvence.
Le dur faucheur avec sa large lame avance
Pensif et pas à pas vers le reste du blé ;
C’est mon tour ; et la nuit emplit mon œil troublé
Qui, devinant, hélas, l’avenir des colombes.
Pleure sur des berceaux et sourit à des tombes.

A. Ubersfeld, qui note que Hugo n’hésite pas à faire de son ami l’égal des plus grands et revendique sa proximité avec lui, « fraternité du romantisme, fraternité des romantiques », fait aussi la remarque suivante (4) : « Mais est-ce par hasard si Hugo, pour parler pour Gautier, n’use que de références antiques ? Gautier, Hercule de l’art pour l’art. L’image des chênes qu’on abat, elle est dans Sénèque. Et Gautier est le poète qui s’est baigné dans « l’onde antique », dans l’Hippocrène, la source des Muses... » Tout en rappelant les luttes communes de toute leur génération, Hugo suggère avec finesse les différences esthétiques qui le séparaient de son ami.

1. A. Ubersfeld, Théophile Gautier, Paris, 1992.
2. Lettre du 29 avril 1868, citée par Ubersfeld, op. cit. p. 415.
3. Ibid., p. 445-446.
4. Ibid., p. 472.



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