
On a conservé un volume du Médecin de campagne de Balzac (1833) annoté de la main de Stendhal. Celui-ci a noté dans les marges « ses réflexions ou plutôt ses indignations », selon le mot de R. Fortassier, qui reproduit quelques-unes de ces remarques dans l’édition de la Pléiade (1). On connaît le sujet de ce roman : un philanthrope, le Dr Benassis, raconte rétrospectivement comment il a, en dix ans, amené la prospérité dans une vallée des Alpes abandonnée et misérable.
Les annotations de Stendhal sont des réactions d’humeur sur tel ou tel passage ; elles portent parfois sur un seul mot ; certaines concernent le style : Balzac écrit par exemple : « Enfin ici j’ai respiré le parfum que la religion jette sur les plaies de la vie » (p. 447) : « image dégoûtante », commente Stendhal. Il note « Style » en face de la phrase suivante : « Cette figure calme, qui respirait le ciel, et surtout les cheveux blancs, produisaient un effet théâtral" (p. 450). Et en regard de tel passage lyrique : « Voilà cependant ce qu’a produit M. de Ch[ateaubriand] ! » La remarque « Quelle image sale ! » vient commenter l’énoncé : « Le son de sa voix remua les entrailles du commandant » (p. 499). Et quand Benassis fait l’éloge d’un survivant de la Bérézina : « Notre pontonnier, tout à fait perclus et mourant de faim, ne serait-il pas sublime au même chef que l’est Homère ? » Stendhal ne manque pas de s’écrier : « Qu’il est bête dès qu’il cherche à s’élever ! » (p. 466)
Mais ces remarques ne se limitent pas à l’expression : on déborde vite vers la critique de l’idéologie implicite du roman. Ainsi, à la page 440, Balzac a écrit : « Le commandant Genestas, auquel ce nom sera conservé malgré sa pseudonymie calculée... » Réaction indignée de Beyle : « Il y a du bourgeois dans ce néologisme continu. Pour le fond, vil flatteur des legiéspri [privilégiés] et de leurs trespres [prêtres]. » On le voit, l’impropriété de style est pour lui un symptôme d’une médiocrité plus profonde. De fait, on peut constater que les citations précédentes ont presque toutes un contexte religieux, et que Stendhal manifeste dans ses commentaires un anticléricalisme vigoureux.
R. Fortassier signale ainsi les nombreuses occurrences du terme « flatteur », avec des variantes (« bas flatteur », « plat flatteur comme M. Sue », parfois « kan-aille » ou « animal »). Stendhal débusque cette complaisance cléricale dans les discours de Benassis, comme le montrent ces quelques passages stigmatisés du terme de « flatteur » : [à propos d’un fauteuil] : « mais il est vrai qu’en toute chose, pour rencontrer des modèles du bon, du beau, du commode, il faut avoir recours à l’Église » (p. 442). « une religion est le cœur d’un peuple, elle exprime ses sentiments et les agrandit en leur donnant une fin ; mais sans un Dieu visiblement honoré, la religion n’existe pas, et partant, les lois n’ont aucune vigueur » (p. 446) ; « la figure du prêtre absorba l’attention du militaire par l’expression d’une beauté morale dont les séductions étaient irrésistibles » (p. 499) ; « le son de sa voix remua les entrailles du commandant, qui fut jeté dans une rêverie presque religieuse par les deux mots insignifiants que prononça ce prêtre inconnu » (p. 499).
Complaisance envers l’ordre social, cléricalisme, emphase : voilà ce qui révulse Stendhal aussi bien chez Balzac que chez Benassis, son personnage porte-parole.