Micrologies

Calogrenant et Don Quichotte


« La représentation de la réalité dans la littérature occidentale » : c’est le sous-titre de Mimésis, l’ouvrage monumental d’Erich Auerbach. C’est dans cette perspective qu’il consacre un chapitre au roman courtois et singulièrement à Chrétien de Troyes (1). Il discerne chez cet auteur deux limites à la représentation du réel. Dans ses romans, note-t-il, la grâce et l’attrait du style sont mis au service de la seule représentation de la classe féodale (chevaleresque). Les autres milieux sociaux, quand ils apparaissent, ne servent qu’à mettre en valeur le monde de la cour. Les individus non nobles ne sont que des figurants, « quelquefois pittoresques mais en général comiques ou grotesques » (p. 142). Une autre caractéristique de ces romans restreint encore leur caractère réaliste : c’est l’atmosphère de légende qui baigne les aventures de héros qui ne sont investis d’aucune fonction, d’aucune mission sociale particulière.

Le texte sur lequel s’appuie Auerbach dans ce chapitre est un extrait du Chevalier au lion de Chrétien de Troyes (v. 175-277). Au début du roman, le chevalier Calogrenant raconte à la cour d’Arthur une aventure qu’il a vécue sept ans plus tôt : son récit le place en plein dans l’univers du conte : une forêt épaisse, un château qui apparaît, une belle jeune fille qui accueille le héros, le silence gardé par tous sur les dangers qui pourtant l’attendent. Tout en créant cette atmosphère ouverte sur le merveilleux, le roman vise aussi à « représenter, d’un point de vue lui-même féodal, les mœurs et les idéaux de la chevalerie féodale » (p.140). L’accueil courtois fait au chevalier, les attentions dont il est l’objet, la longue conversation avec la jeune fille reflètent l’idéal d’une vie de société policée, où les femmes jouent un rôle certain. Dans ce passage, « le réalisme courtois offre un tableau très complet et frappant de la vie d’une seule classe » (p.142). C’est justement à cause de ces limites du réalisme que l’idéal courtois a pu survivre longtemps, et s’adapter à différentes situations sociales.

C’est là qu’Auerbach fait intervenir, par contraste, le personnage de Don Quichotte. « La première sortie de Don Quichotte, qui termine sa première journée en arrivant dans une auberge qu’il prend pour un château, est une parodie de la sortie de Calogrenant, et ceci parce que Don Quichotte ne rencontre pas un monde spécialement préparé pour un chevalier désireux de « faire ses preuves », mais le monde de la réalité quotidienne » (p.147).

Il est en effet victime d’un ordre social stratifié dans lequel il appartient à une classe qui n’a pas de fonction ; il appartient à cette classe et ne peut s’en libérer, mais en tant que simple membre de cette classe, sans fortune et sans hautes relations, il n’a ni activité ni devoir ; il sent que sa vie s’écoule absurdement, comme s’il était paralysé. C’est seulement sur un homme comme lui, qui ne vit guère autrement qu’un paysan, mais qui est cultivé et qui ne peut ni ne doit travailler comme un paysan que les romans de chevalerie pouvaient exercer une influence aussi perturbatrice. En « sortant » comme il le fait, il s’évade d’une situation insupportable qu’il a déjà trop longtemps supportée ; il veut se hausser à la fonction qui convient à sa classe (p. 147).

Sans doute, ajoute Auerbach, la classe féodale était-elle déjà en crise à l’époque de Chrétien. Mais « dès le début,[…] cette classe dominante se donna une éthique et un idéal qui cachèrent sa véritable fonction et dépeignirent sa propre existence en termes extra-historiques, comme si elle était une création esthétique absolue, étrangère à toute fin pratique » (p.148). C’est dans un tel mirage que peut évoluer aisément un Calogrenant, tandis que le héros de Cervantès, dont on nous a montré la triste vie matérielle, ne peut que se heurter à la dissipation de toutes ses illusions.

1. E. Auerbach, Mimésis, [1946], trad. fr., Paris, 1968, p. 133-152.



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