
Comment évaluer la crédibilité de la tradition historique et philosophique sur Socrate ? Selon l'historien Paulin Ismard, il existe aujourd’hui « [un] monopole platonicien sur la représentation de Socrate » (1). Or cette situation ne remonte guère au-delà de la fin du XIXe siècle : auparavant, les Socrate d’Aristophane ou de Xénophon étaient tout aussi familiers à Montaigne ou Voltaire que celui de Platon. P. Ismard entend donc restituer la complexité contradictoire des représentations anciennes de Socrate, dans leur « épaisseur polémique ». Il fait place notamment à un texte perdu, une Accusation contre Socrate (Katêgoria Sôkratous), rédigée par un certain Polycrate entre 393 et 385, une dizaine d’années donc après la mort de Socrate (2). Ce texte très connu dans l’Antiquité, rédigé par un partisan de la démocratie, visait, semble-t-il, les sympathies oligarchiques de Socrate, ses liens avec Alcibiade, Critias et les Trente Tyrans. L’importance de ce texte est perceptible par l’ampleur des réactions qu’il a suscitées chez Lysias, Xénophon, Platon lui-même. Il contribue ainsi par contre-coup à donner naissance à un genre discursif pléthorique : les logoi sôkratikoi, formes dialoguées qui donnent la parole à Socrate.
Cette littérature n’était donc pas univoque : s’agissant du procès de Socrate, dont l’écho fait l’objet de son livre, P. Ismard explique que la richesse des sources dont nous disposons sur cet événement procède de « la construction d’une controverse » qui s’est mise en place dès la décennie de 390, pour traverser ensuite tout le IVe siècle athénien. Il parle ainsi d’un « champ kaléidoscopique » où s’opposent d’une part les partisans et les adversaires de Socrate, mais aussi les partisans de Socrate entre eux, avec toutes sortes de positions intermédiaires. La difficulté pour l’historien, selon lui, est que pour nous ce champ est déséquilibré par la perte du pamphlet de Polycrate. « C’est en pensant contre Platon et Xénophon, en résistant en particulier aux sirènes de l’écriture platonicienne, qu’il faut tâcher de comprendre pourquoi les Athéniens condamnèrent Socrate (3). »
P. Ismard risque ici un parallèle audacieux avec François d’Assise : après la censure par les autorités religieuses de toutes les légendes antérieures sur le saint, seule la version de Bonaventure aurait dû subsister, pour faire autorité. Ce n’est pas le cas, mais la comparaison avec Socrate est instructive : absence d’œuvres de la main du maître, efflorescence de discours légendaires, concurrence des mémoires et des traditions. Dans les deux cas, il convient donc « de prendre ses distances à l’égard de la tradition construite par [les] disciples », « de se placer à la confluence des différents textes (4) ».