Micrologies

Mauricio


Dans Persilès et Sigismonde, roman d’aventures de Cervantès, on trouve souvent des retours réflexifs et critiques du texte sur lui-même, avec une forme d’ironie savoureuse qui rappelle le Don Quichotte. Un personnage, Mauricio, est plus particulièrement chargé de ces interventions qui viennent perturber la narration et remettre en cause les récits que font les autres personnages. Par exemple, il peut s’adresser ainsi à sa fille :

M’est avis, Transila, que Periandro aurait pu, avec moins de paroles et de période, conter celles de sa vie ; pourquoi s’être autant arrêté aux fêtes des barques, voire aux mariages des pêcheurs ; les épisodes que l’on met pour orner les histoires ne doivent pas prendre les proportions de l’histoire elle-même ; mais, pour ma part, je suppose que, sans doute, Periandro veut nous montrer la grandeur de son talent et l’élégance de ses paroles (1).

Or Periandro (pseudonyme de Persilès) n’est autre que le personnage principal du roman, et c’est bien le narrateur qui lui laisse raconter abondamment ces aventures d’ailleurs fort plaisantes ; leur récit a occupé, il est vrai, une bonne partie des quatre chapitres précédents, sans préjuger de ce qui va suivre. Pour parler du récit oral qui vient d’être fait (dans la fiction) Mauricio emploie un lexique qui convient tout aussi bien au discours écrit (« les épisodes que l’on met pour orner les histoires »). Par métalepse, il s’en prend aussi bien à l’auteur qu’à Periandro. On pourrait considérer que le passage cité constitue seulement une sorte de pause plaisante dans un long récit, mais ce mode distancié de la narration, entre adhésion (chez Transila, qui admire Periandro) et discours critique (chez Mauricio) installe une sorte de second degré : le romancier maintient avec sa propre fiction la distance amusée du conteur.

On en trouve un autre exemple un peu plus loin, quand Periandro raconte le saut prodigieux que fit son cheval sur la mer gelée, du haut d’une falaise, sans se briser les membres :

Dur à admettre fut pour Mauricio ce terrible saut, sans lésion aucune, du cheval : il eût voulu, lui, qu’à tout le moins, il se fût brisé trois ou quatre jambes, pour éviter à Periandro de solliciter à ce point la courtoisie de ses auditeurs, priés de croire à un saut aussi exorbitant ; mais le crédit que tous accordaient à Periandro les empêcha de poursuivre sur la voie de l’incrédulité : de même que le châtiment du menteur est de n’être pas cru, lors même qu’il dit vrai, pareillement, le triomphe de l’homme qui jouit d’un grand crédit, c’est d’être cru lors même qu’il ment (2).

Ce qui peut paraître une leçon moralisante est en fait une réflexion sur l’écriture romanesque. Être cru même lorsqu’on ment, n’est-ce pas d’abord le privilège du romancier ? Le pacte qui le lie au lecteur suppose la « suspension consentie de l’incrédulité », ce qui est le cas dans la fiction pour les auditeurs de Periandro (Mauricio excepté) ; par courtoisie, ils ne discutent pas l’autorité de ses dires. Le narrateur, lui, prend les devants en dénonçant de l‘intérieur les attendus implicites de la fiction romanesque : il n’oblige pas ses lecteurs à ajouter foi à ce que raconte son personnage, ni à croire à la vraisemblance de son propre récit. D’ailleurs, eût-il fait périr son héros dans sa chute, c’est toute sa fiction qui s’écroulait. En conférant à Periandro une propension à étirer complaisamment ses récits et à tirer sa propre histoire du côté de l’imaginaire, il crée une distance ironique qui détache le pur plaisir du récit de toute préoccupation de vraisemblance. De plus, en affectant le héros de quelque ridicule, il compense la fadeur d’un personnage qui serait sans cela trop parfait. Persilès est peut-être un « roman grec » idéaliste à la mode d’Héliodore (3), mais il se montre aussi critique envers son modèle, comme peut l’être Don Quichotte envers les romans de chevalerie.

1. Cervantès, Persilès et Sigismonde, II, 14, dans Nouvelles exemplaires suivi de Persilès, trad. J.-M. Pelorson, Bibl. de la Pléiade, Paris, 2001, p. 675.
2. Ibid., II, 20, p. 705.
3. Voir T. Pavel, La Pensée du roman, Paris, 2003, p. 95-96.



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