
Pourquoi Platon a-t-il autant écrit alors que son maître Socrate rejetait l’écriture ? C’est la question que pose Jasper Svenbro, spécialiste de l’anthropologie de la lecture en Grèce ancienne : « Comment le disciple de Socrate peut-il se consacrer à l’écriture avec une telle force ? Qu’est-ce qui permet à Platon d’écrire, tandis que Socrate fait le choix inverse ? » (1)
Il rappelle tout d’abord que « dans le cas de Socrate, le refus d’écrire est d’abord à voir comme l’effort de mettre une certaine forme de lecture hors jeu. » Ce que Socrate rejette dans l’’écriture, c’est une relation asymétrique où le lecteur ne fait que répéter un texte qu’il n’a pas compris, comme Phèdre, chez Platon, lisant un discours de Lysias qu’il admire, sans être capable de le défendre contre les critiques de Socrate. Le risque de l’écrit est d’« attirer des lecteurs qui vont se croire en possession d’un savoir qu’ils ne possèdent pas vraiment ».
Mais selon Svenbro, ce choix paradoxal que fait Platon d’écrire malgré l’exemple de son maître n’est pas un « lapsus […] gigantesque » de sa part. Pour lui, « même en écrivant, Platon reste fidèle à Socrate ».
La réponse qu’apporte par Svenbro au paradoxe qu’il a énoncé est simple : « Platon est le fondateur de l’Académie. » La fonction de cette institution était précisément de protéger l’œuvre de Platon contre des lectures incompétentes ou malveillantes ; les dialogues de Platon n’étaient pas écrits pour être publiés. En effet, le danger est que « la parole écrite peut être séparée de son auteur et finir dans un espace public où des lecteurs peu scrupuleux peuvent lui faire dire pratiquement n’importe quoi ». À l’Académie, au contraire, on reçoit une formation qui permet de lire correctement les dialogues de Platon ; le but de celui-ci, avec cette institution, est « d’avoir des lecteurs futurs engagés dans la même recherche de vérité que lui et qui, après une formation appropriée pourront […] devenir sujet lecteur au lieu d’instrument lecteur ». C’est ainsi que Platon est bien loin de trahir Socrate : grâce à l’Académie, « il peut prendre le risque que Socrate n’était pas en mesure de prendre ».