Micrologies

Persilès et Sigismonde : l’incipit


Le barbare Corsicurbo vociférait en direction de l’étroit orifice d’une profonde basse-fosse, sépulture plutôt que prison de nombreux corps vivants ensevelis au fond. Et bien que l’effroyable clameur fût entendue de loin comme de près, seule comprenait distinctement les propos qu’il tenait l’infortunée Cloelia, pour ses malheurs captive au profond de ces lieux.
  « Ho, Cloelia ! criait le barbare, tel que tu le vois là, mains liées dans le dos, fais-moi monter, en l’attachant à cette corde que je déroule, ce jeune homme que nous t’avons confié, il doit y avoir deux jours ; et regarde bien si, parmi les femmes de notre dernière prise, ne s’en trouverait pas une qui mérite notre compagnie, et soit digne de jouir du ciel clair qui nous recouvre et de l’air salubre qui nous entoure. »
  Là-dessus, il dévala une grosse corde de chanvre, et, peu après, avec l’aide de quatre autres barbares, se mit à la hisser : ils remontèrent ainsi, lié ferme à la corde, qui lui passait sous les aisselles, un jeune homme, qui pouvait avoir dix-neuf ou vingt ans, vêtu comme un marin d’une toile grossière, mais d’une indicible beauté (1).

Tel est l’incipit spectaculaire du roman de Cervantès, Persilès et Sigismonde. Comme Héliodore dans les Éthiopiques, son modèle avoué, l’auteur choisit un début in medias res, avec une situation très dramatique dont les circonstances ne s’expliqueront que peu à peu. Le barbare Corsicurbo, penché sur l’ouverture d’un puits, s’adresse à sa prisonnière, Cloelia, et lui demande d’attacher à une corde un compagnon d’infortune, qui sera ensuite remonté à la surface. Cet incipit est étonnamment visuel, comme en général toute la première partie de ce roman d’aventures : à la lecture, on penserait presque au cinéma, si la succession de « vignettes » brèves qui le constitue ne rappelait plutôt la BD. Ouverture au noir, où se découpe comme à l’iris l’orifice du puits avec la silhouette du barbare vue en contre-plongée depuis le fond de la basse-fosse ? À moins que le texte ne fonctionne en champ-contrechamp, avec une efficacité dramatique maximale, soulignée dans le texte par des antithèses : haut/bas, vie/mort, homme/femme, barbares/captifs ? Pour les malheureux ensevelis vivants, le ciel (qui joue un si grand rôle symbolique dans le roman) est obstrué par la figure du barbare qui se découpe sur l’orifice. Par un renversement des valeurs, seul le barbare geôlier jouit de l’air pur dont il frustre ses malheureuses victimes.

Cette mise en scène est destinée à faire émerger dans le récit le héros, qui apparaît comme tiré de la nuit obscure de l’avant-texte. Cette apparition est fortement signifiante : l’identité ambiguë du personnage n’est pas dévoilée : seul des trois figures initiales il n’est pas nommé. Son aspect est contradictoire : une beauté aristocratique, mais un vêtement grossier de marin. On a déjà ici tout l’enjeu du roman : il faudra en attendre la fin pour connaître le véritable nom du jeune homme, son origine et son statut social ; tout son passé est jusque là enseveli dans l’obscurité d’un avant-texte d’où il n’émergera véritablement que dans les derniers chapitres. Au seuil du récit, la figure du barbare Corsicurbo, hissant sa corde, est donc analogue à celle du romancier qui « tire les ficelles », vrai marionnettiste qui fait apparaître son personnage aux yeux du lecteur, le narrateur s’incluant ainsi dans sa propre fiction. Où l’on voit que le Persilès, à qui font de l’ombre sa forme artificielle inspirée du roman grec tout autant que l’ampleur universelle du Don Quichotte, ne recèle pas moins d’audace narrative que les autres œuvres de Cervantès. Puisse le lecteur de ces lignes avoir envie d’en tirer le fil et de faire émerger à son tour de l’obscurité une œuvre qui lui procurera sans nul doute un vif plaisir de lecture.

1. Cervantès, Persilès et Sigismonde, I, 1, dans Nouvelles exemplaires suivi de Persilès, trad. J.-M. Pelorson, Bibl. de la Pléiade, Paris, 2001, p. 511.



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