Micrologies

Les voyages de Lucrèce


On peut observer chez les érudits (et même chez les meilleurs d’entre eux) une tendance à s’enivrer de leurs hypothèses, à transformer leurs conjectures en certitudes, du seul fait de l’ingéniosité qu’ils ont déployée pour les établir.

On prendra pour exemple, parmi tant d’autres, un texte du remarquable savant qu’est Luciano Canfora, qui a consacré une étude très paradoxale à la vie de Lucrèce, poète dont précisément on ne sait presque rien : une vraie gageure (1). L. Canfora, Vie de Lucrèce, [2013], trad. fr. Paris, 2017. Dans un court chapitre (p. 85-89), intitulé « Lucrèce sur Lucrèce », il entreprend de chercher dans l’œuvre elle-même les informations qui nous manquent sur la biographie du poète. Son point de départ : un nom propre rare « Scaptensula », qui désigne une ville minière de Thrace, et que l’on trouve au livre VI du De natura rerum :

Nonne uides etiam terra quoque sulpur in ipsa
gignier et taetro concrescere odore bitumen,
denique ubi argenti uenas aurique secuntur,
terrai penitus scrutantes abdita ferro,
qualis expiret Scaptensula subter odores ?
(VI, 806-810)

Ne vois-tu pas encore que c’est dans la terre même que le soufre prend naissance, que s’épaissit le bitume à l’odeur infect ? Enfin dans ces lieux où l’on exploite des filons d’or ou d’argent, où l’on fouille avec le fer les profondeurs secrètes de la terre, quel souffle empesté  s’exhale du fond de Scaptensula ! (Trad. A. Ernout.)

Canfora tire argument de la formule introductive de ce passage (Nonne uides, « ne vois-tu pas ») pour supposer un voyage de Lucrèce vers la Thrace : puisque c’est la seule apparition dans les textes latins de ce toponyme déjà fort rare en grec (Skaptê Hylê), c’est que Lucrèce doit l’avoir visité personnellement. Le poète dit aussi avoir vu (uidi) « les anneaux magnétiques de Samothrace, île située au large de la côte minière de Thrace », à proximité donc du premier lieu cité. (p. 86)

Exultare etiam Samothracia ferrea uidi
et ramenta simul ferri furere intus ahenis
in scaphiis, lapis hic Magnes cum subditus esset.
(VI, 1044-1046)

J’ai même vu des anneaux de fer de Samothrace bondir en l’air, et de la limaille de fer s’agiter furieusement à l’intérieur des coupes de bronze sous lesquelles on avait placé cette pierre de Magnésie.

Canfora rappelle encore que Lucrèce cite quelques particularités peu connues de la ville d’Athènes. « Samothrace, Skaptê Hylê, Athènes : ces lieux sont comme les étapes d’un voyage en Grèce, d’un voyage de "formation" aux sources de la pensée grecque, et notamment de la pensée d’Épicure ». (p. 87) En outre, une inscription de Rhodes atteste que le philosophe épicurien Diogène d’Œnoanda y a rencontré un certain Karos, qui pourrait bien être notre Titus Lucretius Carus. « Le séjour de Lucrèce à Rhodes peut être mis en relation avec le voyage en Grèce qui avait mené Lucrèce à Athènes, sur la côte thrace, à Samothrace, — un voyage qui a fort bien pu être un périple épicurien. » (p. 89)

La virtuosité érudite de cette argumentation (nous avons laissé de côté d’autres indices mineurs avancés par Canfora, ainsi que les références aux études savantes qui confortent son hypothèse) ne laisse pas de paraître séduisante. On peut cependant montrer sur cet exemple la fragilité de bien des constructions échafaudées par la philologie. L’hypothèse érudite repose ici sur une accumulation d’indices dont chacun est incertain. Ainsi, la référence au site de Scaptensula n’implique pas que Lucrèce ait visité l’endroit : le Nonne vides initial (« Ne vois-tu pas ») concerne tout un ensemble de produits extraits du sol, soufre, bitume, or, et pas seulement l’argent qu’on exploitait spécifiquement à Scaptensula. La formule, qui s’adresse au lecteur, est reprise un peu plus loin par « Nonne uides aut audis » (813), « ne sais-tu pas, pour l’avoir vu ou entendu dire » ; cela n’implique pas forcément une connaissance personnelle de la part de Lucrèce, mais fait plutôt appel à l’expérience directe ou indirecte de son lecteur, et renvoie même ce qui suit à une sorte d’hypotypose, procédé par lequel le poète met sous les yeux du lecteur l’objet de sa description. D’ailleurs, la formule Nonne uides se rencontre quinze fois dans le poème, souvent sans référence à des situations précises. Quant à l’expression « les anneaux magnétiques de Samothrace », elle rend le latin Samothracia ferrea (VI, 1044) : cette traduction, communément répandue, relève d’une surinterprétation : par métonymie, ces mots renverraient à des anneaux de fer aimantés utilisés dans un culte à mystères de l’île de Samothrace. Une traduction plus prudente serait : « des objets en fer de Samothrace ». Rien ne prouve que l’expérience de magnétisme à laquelle a assisté Lucrèce ait eu lieu à Samothrace même, ni que les objets soient des anneaux. Tel détail donné sur les corneilles des murailles de l’Acropole ou sur Athènes a pu être puisé dans n’importe quel ouvrage d’érudition.

Reste le témoignage de Diogène d’Œnoanda sur « Karos ». Il est gênant que cet auteur mal connu soit souvent daté du IIe ou IIIe siècle ap. J.-C., soit au moins deux cents ans après Lucrèce. Qu’à cela ne tienne : Canfora renverse audacieusement la chronologie : « La solution qui s’impose est de partir de la mention même de ce "Carus extraordinaire" pour proposer une autre datation de cette inscription de Diogène, à savoir la deuxième moitié du Ier siècle avant J.-C. » (p. 88) C’est là plier les faits à son hypothèse.

Comment consolider un tel château de cartes, dont aucun élément n’est vraiment probant ? C’est ici qu’intervient un second facteur, l’appareil rhétorique déployé pour soutenir des conjectures incertaines : des formules modalisatrices permettent de passer peu à peu de l’hypothèse à la certitude. Au début, Canfora affirme que Lucrèce s’exprime « comme s’il avait une connaissance directe des lieux et des phénomènes » (p. 85) Un premier indice est donné « pour confirmation ultérieure ». Mais avant même que celle-ci n’ait été apportée, déjà est avancée une « autre confirmation » (p. 86.) De même, les lieux de Grèce mentionnés dans le poème sont d’abord présentés « comme les étapes d’un voyage de formation » (p. 87) « Mais peut-être ne s’agit-il pas seulement d’une conjecture solide. » En effet, « en l’état actuel de nos connaissances, tout nous incite à penser que [le] témoignage de Diogène est un témoignage sur Lucrèce par un contemporain ». (p. 88) D’où la conclusion affirmative du chapitre : « Le séjour de Lucrèce à Rhodes peut être mis en relation avec le voyage en Grèce qui avait mené Lucrèce à Athènes, sur la côte thrace, à Samothrace, — un voyage qui a fort bien pu être un périple épicurien. »(p. 89)

Est-ce à dire que les voyages de Lucrèce n’ont jamais eu lieu ? Non, bien sûr, mais rien ne prouve non plus le contraire. Cet exemple met en lumière un penchant fréquent chez les philologues classiques, lié à la fragilité et à l’incomplétude d’une documentation très lacunaire, qui réduit le chercheur à des conjectures dont il aimerait tant qu’elles fussent vraies. On pourra dire que c’est par de telles hypothèses qu’on fait avancer la connaissance, quitte à les voir démenties ultérieurement. Mais en l’occurrence, pourquoi Canfora et d’autres chercheurs avec lui ont-ils tant tenu à ce que le poète ait voyagé en Grèce ? Peut-être en raison d’une image conventionnelle de Lucrèce : voir en lui un philosophe (épicurien) amène à croire qu’il en a reçu la formation traditionnelle, par transmission de maître à disciple ; cela implique, pour un intellectuel romain, un long séjour dans une ou plusieurs écoles philosophiques, à Athènes ou Rhodes le plus souvent : ce fut le cas de Cicéron, par exemple, quand il voulut s’initier à la philosophie grecque. Mais cette image est aujourd’hui remise en cause par des chercheurs comme P. Vesperini ou F. Dupont, qui voient en Lucrèce un poète à gages, stipendié par un commanditaire romain (Memmius) pour produire un poème érudit de type hellénistique et d’inspiration fortement épicurienne (2). En ce cas, il faudrait imaginer Lucrèce fréquentant les bibliothèques privées de Rome plutôt que les tillacs des navires partant vers la Grèce.

1. L. Canfora, Vie de Lucrèce, [2013], trad. fr. Paris, 2017.
2. P. Vesperini, Lucrèce – Archéologie d’un classique européen, Paris, 2017 ; F. Dupont, Histoire littéraire de Rome, Paris, 2022, p. 261-276.



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