Micrologies

La parole des autres


Il fallait les immenses lectures de Starobinski pour parvenir à poser aux œuvres les bonnes questions, qui sont souvent des questions simples ; il savait tirer le fil parfois ténu qui permet de faire remonter les réponses les plus fructueuses. C’est le cas dans l’ensemble de son livre sur Diderot (1). Sous le titre « La parole des autres », le troisième chapitre analyse la façon très particulière qu’a le philosophe « d’insinuer son discours dans les interstices ou dans les marges d’un discours étranger » (2). Par exemple, dans l’Essai sur les règnes de Claude et de Néron, l’évocation de Sénèque, philosophe mis à l’épreuve par le pouvoir, « devient l’occasion d’une apologie personnelle par grand homme interposé » (p. 63-64). Dans Le Neveu de Rameau, il peut ainsi « mettre dans la bouche du Neveu sa critique la plus acerbe, ses mauvaises pensées, ses paradoxes les plus hardis : ce que Diderot hésite à dire en son nom propre sera dit par la bouche de l’autre » (p.71). Dans Le Rêve de d’Alembert, « un essaimage, une dissémination se produisent, assurant à la parole de Diderot un prolongement indéfini en d’autres bouches », celles de d’Alembert ou du médecin Bordeu (p. 72). On pourrait y ajouter le Supplément au voyage de Bougainville, où la parole de Diderot passe par des pages apocryphes attribuées au journal du navigateur.

Diderot a écrit aussi toute une pièce de théâtre fondée sur le même principe : Est-il bon, est-il méchant ?, simple pochade mondaine, mais à la dramaturgie très réussie. Hardouin, un auteur débordé par les services qu’il doit rendre à tout un chacun, confie à un tiers, Surmont, l’écriture de la pièce qu’on lui a commandée pour une matinée mondaine. Or il s’avère que cette pièce, quand elle est livrée, n’est autre que le texte même qu’on est en train de représenter… Diderot a donc délégué l’écriture de sa propre pièce à Hardouin, qui est son double fictif, mais Hardouin a son tour en fait assumer le texte par un autre… « le décentrement est parachevé ; la responsabilité (en apparence tout au moins) échoit à la parole de l’autre, derrière laquelle toutefois nous ne doutons pas une seconde que Diderot ne soit présent » (p. 69).

De cette disposition particulière du philosophe, qu’il repère déjà dans ses écrits de jeunesse, Starobinski tente une explication d’ordre biographique : récusant dans sa jeunesse les injonctions de l’autorité familiale, mais sensible néanmoins aux semonces qu’il en reçoit, Diderot en aurait appelé à une autorité différente, celle tout d’abord de Shaftesbury qu’il se met alors à traduire. Toujours en butte à la critique, il aurait maintenu la même attitude pour y faire face, à toutes les époques de sa vie . Mais cette attitude lui permet aussi d’élaborer une parole collective : « Il s’affirme lui-même par l’aliénation consentie, le service rendu, le renfort  d’éloquence qu’il apporte à une cause commune » (p. 59).

Antoine Lilti, s’inscrivant de façon explicite dans la ligne de Starobinski, pointe une stratégie éditoriale « consistant à placer des textes, ou plutôt des fragments de textes, dans les livres des autres comme dans l’Histoire philosophique des deux Indes, de l’abbé Raynal, auquel il contribue massivement, en écrivant certains des morceaux de bravoure qui ont fait le succès du livre (3). » Pour d’autres ouvrages, « il ne revendique aucune auctorialité, même posthume ». Sa personnalité d’auteur disparaît derrière l’œuvre collective » (p.308). Mais c’est précisément ce qui donne à sa parole une singulière portée : « Diderot nous séduit quand il abdique la souveraineté de l’auteur tout-puissant pour mieux sonder les vertiges d’une position intenable, pour exorciser le spectre d’une parole solitaire que nul l’entend. Dès lors, il multiplie les voix et les genres, au risque parfois de s’y perdre » (p.319).

1. J. Starobinski, Diderot, un diable de ramage, Paris, 2012.
2. Op. cit., p. 58-82.
3. A. Lilti, L’Héritage des Lumières, Paris, 2019, p. 319.



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