
Dans son essai intitulé De la curiosité, l’essayiste Alberto Manguel propose une analyse décalée de la République de Platon (1): selon lui, le dialogue est délibérément mal construit et ne répond pas aux intentions affichées au début par Socrate, à savoir « de découvrir la signification de la vraie justice » :
On peut mesurer l’écart avec des analyses plus conventionnelles en lisant par exemple le jugement de Robert Baccou :
D’un côté une conversation décousue dont les écarts et les digressions sont précisément la source du plaisir de lecture, de l’autre une progression savamment ordonnée vers un but sublime. On peut se demander, ce qui, dans le texte, justifie de tels écarts d’interprétation. Il est certain que la question de l’unité de l’ouvrage a toujours posé problème. Dialogue sur la justice ou dialogue sur l’organisation de la cité ? Différents schémas ont été proposés, soit pour mettre au jour une cohérence logique, soit, parfois, sur des critères formels : composition concentrique de type ABCBA, symétries numérologiques… On a aussi fait l’hypothèse d’une rédaction en plusieurs temps pour expliquer les discontinuités apparentes. Mais l’analyse d’A. Manguel s’explique autrement : elle renvoie à une lecture toute personnelle de Platon, fondamentalement non-philosophique : il considère la République comme un objet littéraire, d’un point de vue purement esthétique, et il attache plus d’importance au cheminement sinueux d’une réflexion qui s’autorise les écarts en se confrontant à la pensée de l’autre, qu’à la construction d’une pensée systématique. Faut-il préciser qu’il définit là sa propre méthode d’écriture, qui trace des parcours inattendus dans le trésor d’une immense culture ? Par exemple, dans les pages qui suivent notre citation il passe de Platon aux droits des femmes, à Virginia Woolf, Pénélope, Dante ou Olympe de Gouges. Oserons-nous dire que c’est là aussi la faiblesse de cette écriture érudite, qui accumule des fiches de lecture sans en construire assez l’unité ?
Quant à Platon, on ne pourrait répondre à la question de l’unité de la République sans s’interroger sur la fonction des dialogues dans son travail philosophique : s’agit-il, à l’usage interne de son école, de l’expression cohérente d’une pensée constituée ou bien plutôt d’ouvrages d’appel, à l’écriture attrayante, destinés à guider le lecteur vers un enseignement dialectique diffusé, lui, à l’oral (4) ?