Micrologies

La République de Platon : composition et unité


Dans son essai intitulé De la curiosité, l’essayiste Alberto Manguel propose une analyse décalée de la République de Platon (1): selon lui, le dialogue est délibérément mal construit et ne répond pas aux intentions affichées au début par Socrate, à savoir « de découvrir la signification de la vraie justice » :

Comme tous les dialogues de Platon, La République est une conversation décousue, sans début satisfaisant ni conclusion évidente, qui découvre en chemin de nouvelles formes pour d’anciennes questions et, parfois, le soupçon d’une réponse. […] La République se lit comme une suite de suggestions, d’esquisses, de préparations à une découverte qui à la fin ne se produit jamais. […]
  Sous l’apparence d’une tentative de définition de la justice, le dialogue de Platon nous entraîne de plus en plus loin de ce but ineffable et, à une ligne droite de la question à la réponse, La République substitue un voyage sans cesse remis, dont les digressions et les pauses mêmes procurent au lecteur un mystérieux plaisir intellectuel (2).

On peut mesurer l’écart avec des analyses plus conventionnelles en lisant par exemple le jugement de Robert Baccou :

Comme le promeneur parvenu au sommet d’une hauteur s’arrête pour embrasser du regard le chemin parcouru, dans la pleine force de l’âge, le philosophe a voulu mesurer l’étendue de ses découvertes dialectiques et morales. C’est pourquoi il les a ordonnées dans un ouvrage d’ensemble autour de l’idée de justice. Nous avons vu cette idée s’élever des ténèbres de l’opinion pour éclairer d’abord la cité humaine, puis la cité divine des essences, et apparaître enfin, dans tout son éclat, comme l’astre qui préside aux révolutions de la vie immortelle.
  Par une habile gradation Platon élargit, de livre en livre, notre horizon spirituel. Et c’est là peut-être le trait le plus admirable de ce chef-d’œuvre des temps antiques […] (3).

D’un côté une conversation décousue dont les écarts et les digressions sont précisément la source du plaisir de lecture, de l’autre une progression savamment ordonnée vers un but sublime. On peut se demander, ce qui, dans le texte, justifie de tels écarts d’interprétation. Il est certain que la question de l’unité de l’ouvrage a toujours posé problème. Dialogue sur la justice ou dialogue sur l’organisation de la cité ? Différents schémas ont été proposés, soit pour mettre au jour une cohérence logique, soit, parfois, sur des critères formels  : composition concentrique de type ABCBA, symétries numérologiques… On a aussi fait l’hypothèse d’une rédaction en plusieurs temps pour expliquer les discontinuités apparentes. Mais l’analyse d’A. Manguel s’explique autrement : elle renvoie à une lecture toute personnelle de Platon, fondamentalement non-philosophique : il considère la République comme un objet littéraire, d’un point de vue purement esthétique, et il attache plus d’importance au cheminement sinueux d’une réflexion qui s’autorise les écarts en se confrontant à la pensée de l’autre, qu’à la construction d’une pensée systématique. Faut-il préciser qu’il définit là sa propre méthode d’écriture, qui trace des parcours inattendus dans le trésor d’une immense culture ? Par exemple, dans les pages qui suivent notre citation il passe de Platon aux droits des femmes, à Virginia Woolf, Pénélope, Dante ou Olympe de Gouges. Oserons-nous dire que c’est là aussi la faiblesse de cette écriture érudite, qui accumule des fiches de lecture sans en construire assez l’unité ?

Quant à Platon, on ne pourrait répondre à la question de l’unité de la République sans s’interroger sur la fonction des dialogues dans son travail philosophique : s’agit-il, à l’usage interne de son école, de l’expression cohérente d’une pensée constituée ou bien plutôt d’ouvrages d’appel, à l’écriture attrayante, destinés à guider le lecteur vers un enseignement dialectique diffusé, lui, à l’oral (4) ?

1. A. Manguel, De la curiosité, trad. fr. Paris, 2015.
2. Op. cit., p. 253-254.
3. Platon, La République, trad. et notes par R. Baccou, Paris, 1966, p. 65-66.
4. Voir P. Vesperini, La Philosophie antique. Essai d’histoire, Paris, 2019, p. 151.

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