
Céleste Albaret (1891-1984) fut la servante de Proust entre 1914 et 1922, jusqu’à la mort de l’écrivain. Entrée dans l’ombre après la mort de celui-ci, mais fidèle à sa mémoire, elle trouve la lumière de la célébrité avec le regain de faveur que connaît le romancier à partir des années 1950. En 1972, elle se confie à un journaliste dans un long entretien enregistré, dont est tiré un livre de souvenirs, Monsieur Proust, paru en 1974.
Dans une étude remarquable sur le genre des « Souvenirs littéraires », le chercheur Vincent Laisney consacre quelques pages, non tant à l’ouvrage lui-même qu’à sa réception, au moment de sa publication (1). Il rappelle avec quelle condescendance a d’abord été accueilli ce livre, par les critiques les plus en vue du moment (Angelo Rinaldi, Claude Mauriac, etc.). Rien d’étonnant, selon lui, vu leurs préjugés de genre et de classe :
Il en était allé de même quelques années plus tôt, ajoute V. Laisney, pour les souvenirs de Fernande Olivier, le modèle de Picasso. C’est pourtant cet attachement aux petites choses qui fait le succès de l’ouvrage de Céleste Albaret lors de sa réédition en 2014. Il est notamment porté aux nues par Philippe Sollers : « Son témoignage est bouleversant de vérité. Proust s’est montré devant elle « comme personne ne le voyait » (2). Comment expliquer ce changement ?
V. Laisney ne manque pas de souligner aussi le caractère ambigu de tels éloges, tel celui de Sollers : « Elle ne comprend rien, mais elle comprend beaucoup mieux que ceux qui comprennent mal ». « [L’argument] laisse en effet entendre que les femmes auraient une compréhension intuitive – et par conséquent plus fine – de l’écosystème littéraire où elles se trouvent. De là à penser que leurs souvenirs sont dictés par la sensibilité, il n’y a qu’un pas […]. » Ce serait méconnaître la lucidité des femmes sur les enjeux de leur démarche mémorielle. Dans la perspective de la définition générique des Souvenirs littéraires qui est la sienne, Laisney décèle dans ces textes une pratique de l’effacement délibéré de soi, au profit des personnes célèbres évoquées, ce qui en fait « un genre objectivement accordé à la condition des femmes », et à leur « position dominée dans l’espace social ».