Micrologies

Parrhèsia


Dans un livre stimulant, l’historien Pierre Brulé envisage le personnage historique de Socrate dans son contexte social : en tant qu’Athénien, que membre de la cité. En effet, le surgissement de la figure indépendante de Socrate n’est possible, selon lui, que dans le cadre socio-historique de la cité démocratique. Pour expliciter cette thèse, il conclut son travail par une évocation surprenante, celle d’un personnage inattendu dans ce contexte, la Lacédémonienne Lampitô, qu’Aristophane fait apparaître dans sa comédie de Lysistrata (1). Rappelons que dans cette pièce pacifiste Lysistrata entraîne les Athéniennes dans une grève du sexe pour obtenir la fin de la guerre qui oppose depuis vingt ans Sparte et Athènes. Elle trouve une alliée précieuse dans la Spartiate Lampitô, qui la rejoint sur l’Acropole pour participer à sa lutte. « Sa solidarité, son accent "du midi", son franc-parler, son appui total, ses formes généreuses sans être lourdingues suscitent la sympathie du public, Aristophane fait tout pour ça, séance de palpation comprise afin de vérifier in vivo la fameuse fermeté. » P. Brulé raconte, dans son style très personnel, qu’il s’est servi souvent en cours de ce passage pour montrer à ses étudiants le caractère inouï d’une telle évocation, quand on la replace dans le contexte de son énonciation :

Le prof : – « Parce que vous trouvez ça « normal » ? […] Secouez-vous, on est en guerre, en guerre contre nos ennemis héréditaires, chacun a eu un père, un frère tué par ces Laconiens de malheur... Qu’est-ce qui a permis qu’une maudite Laconienne soit ainsi exhibée sur la scène, et sympa en plus !  Pensez à, je ne sais pas, moi, sur la scène d’un cabaret parisien en 1945, une "Boche" rigolote et sympa – pensez ! Changez pièce pour pièce Lampitô pour une djihadiste empathique, et concluez. »

La conclusion, de fait, s’impose à lui : « À Athènes en 411, Aristophane jouit d’une liberté absolument impensable ailleurs (cherchez!). » Même si P. Brulé n’emploie pas ici le terme, c’est bien de parrhèsia qu’il s’agit, c’est-à-dire d’une liberté de parole spécifique non pas même à la Grèce, mais bien à la seule Athènes démocratique. Justement, au même moment, ajoute-t-il, « Socrate jouit de la même liberté d’expression jusqu’à la fin de sa vie, lui et son socratisme sont impossibles ailleurs. Dans le même temps, la même société donne à ses accusateurs, à n’importe qui, la possibilité de le faire taire. Dire et interdire. La liberté d’expression théâtrale et de parole en général face à celle de critiquer pensées et comportements de ses contemporains. Celui qui le veut peut attaquer et chercher à mettre un terme à ces libertés. »

1. P. Brulé, Socrate l’Athénien, Paris, 2022, p. 425-426.



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