
Critias (vers 460 – 403 av. J.-C.) fut une figure importante du Ve siècle athénien. Il est surtout connu pour son rôle politique : aristocrate influent, il est à la tête de la contre-révolution qui renverse la démocratie athénienne en 404 ; comme membre de l’oligarchie des « Trente Tyrans », il est responsable des proscriptions et exactions commises pendant cette période noire. Il meurt au combat en 403, en luttant contre les démocrates, qui reprennent alors le pouvoir. Mais c’était également un intellectuel de premier plan, proche de Socrate ; il était l’oncle de Platon, dont un dialogue porte son nom. De plus on lui a attribué quelques fragments de tragédies, dont le plus connu provient d’un Sisyphe perdu ; ce texte nous a été conservé par le philosophe sceptique Sextus Empiricus (IIe-IIIe siècle ap. J.-C.), en raison de la radicalité des positions religieuses qui y sont formulées. Il s’agit du monologue d’un personnage non identifié, sans doute Sisyphe lui-même :
Pour l’auteur, la justice humaine ordinaire ne permet pas de punir les fautes cachées. C’est pour cela qu’on a inventé les dieux, censément capables de tout voir et de tout entendre. L’audace est immense : non seulement les dieux sont une fiction, mais ils ont été inventés pour installer parmi les hommes le régime de la peur. Ce qui frappe en effet V. Azoulay et P. Ismard dans leur analyse de ce texte, c’est que « la peur [y] occupe une place exorbitante ». Selon eux, Critias y a théorisé le rôle politique de la terreur (2). Mais faut-il attribuer à Critias en personne cet athéisme radical et cette apologie de la violence politique ? Est-ce le point de vue de l‘auteur ou celui d’un personnage qui s’exprime ici ? Les deux historiens restent prudents : dans leur conception d’une « histoire chorale », ils pensent plutôt que le fragment exprime des opinions partagées dans le groupe socio-politique qui prend le pouvoir en 404 : « Le poète eut simplement le talent d’exprimer et de mettre en musique des conceptions déjà largement partagées par les opposants à la démocratie. »
Une telle prudence est confirmée par Pierre Brulé qui signale que l’attribution à Critias du fragment (et des opinions qui y sont exprimées) n’est pas assurée (3); il tend à croire, quant à lui, qu’Euripide en est l’auteur. Il signale que l’élocution à la première personne fait vraiment penser à une situation théâtrale et que le texte reflète une configuration intellectuelle à laquelle Socrate non plus n’est pas étranger : il y a entre Euripide et lui comme « un jeu de miroirs », un fragment d’Aristophane suggérant même une contribution de Socrate au théâtre d’Euripide. P. Brulé parle alors de « ping-pong intellectuel » dans le milieu culturel athénien, entre le sophiste Prodicos, Socrate, Euripide, Critias et quelques autres. Ce qui est sûr, c’est que l’époque est celle d’une mise en doute de la conception traditionnelle des dieux, entre innovations métaphysiques et remise en cause du système polythéiste.