Micrologies

Ovide : Agamemnon


Dans la poétique d’Ovide, si le sujet du poème impose un certain type de mètre, l’inverse est vrai aussi : le choix d’un type de vers modifie la matière que l’on veut traiter. Il en va ainsi quand la poésie élégiaque aborde un thème épique, comme celui de la querelle d’Agamemnon et d’Achille au début de l’Iliade. On sait que le roi grec se voit sommé par Chrysès, prêtre d’Apollon, de lui rendre sa fille Chryséis, dont il a fait sa concubine. Pour mettre fin à la peste qui ravage l’armée grecque à la suite de ce sacrilège, Agamemnon rend la captive, mais, à la place, s’empare de Briséis, détenue par Achille. C’est l’occasion de la querelle entre les deux hommes, et de la colère d’Achille qui se retire sous sa tente, mettant ainsi en danger le camp achéen.

Ce passage de l’épopée, parce qu’il paraît évoquer une situation amoureuse, peut se prêter à une transposition de genre. Mais pour cela la matière épique doit aussi passer au crible du distique élégiaque (un hexamètre suivi d’un pentamètre), qui est le mètre par excellence de la poésie érotique chez Ovide et ses contemporains. Ainsi, le changement de genre impose non seulement un remaniement du thème épique, mais aussi une nouvelle légèreté, permise par la forme nouvelle. Le poète traite cet épisode dans ses Héroïdes, sous forme d’une lettre de Briséis à Achille (1). Mais l’histoire figure aussi, plus brièvement, dans ses Remèdes à l’amour, dans un contexte purement érotique : il y est traité comme un exemplum, destiné à montrer que, comme Agamemnon, on ne doit pas se contenter d’un seul amour.

Marte suo captam Chryseida, uictor amabat:
At senior stulte flebat ubique pater.
Quid lacrimas, odiose senex? bene conuenit illis:
Officio natam laedis, inepte, tuo.
Quam postquam reddi Calchas, ope tutus Achillis,
Iusserat, et patria est illa recepta domo,
"Est" ait Atrides "illius proxima forma,
Et, si prima sinat syllaba, nomen idem :
Hanc mihi, si sapiat, per se concedat Achilles :
Si minus, imperium sentiat ille meum.
Quod siquis uestrum factum hoc incusat, Achiui,
Est aliquid ualida sceptra tenere manu.
Nam si rex ego sum, nec mecum dormiat ulla,
In mea Thersites regna, licebit, eat."
Dixit, et hanc habuit solacia magna prioris,
Et posita est cura cura repulsa noua
(469-484).

La fille de Chrysès avait été prise par ses armes ; le vainqueur l’aimait, mais son vieux père allait stupidement pleurer dans tout le camp. Pourquoi ces larmes, vieillard odieux ? Ils s’accordent si bien. Insensé, en voulant servir ta fille, tu lui déplais. Calchas, fort de l’appui d’Achille, avait ordonné de la rendre et elle rentra dans la maison de son père. Mais alors : « Il y a, dit le fils d’Atrée, une beauté presque égale à Chryséis, et qui porte le même nom, sauf la première syllabe. Qu’Achille, s’il est sage, me la cède de lui-même ; autrement il sentira mon pouvoir. Si quelqu’un de vous, Achéens, reprend ma conduite, c’est quelque chose qu’un sceptre tenu d’une main vigoureuse. Car si je suis roi et qu’aucune femme ne dorme près de moi, je veux bien que Thersite règne à ma place. » Il dit et il obtint celle qu’il demandait ; elle le consola bien de la première et, chassé par un nouvel amour, le premier fut oublié. » (Trad. H. Bornecque.)

Le passage de l’épopée à la poésie érotique, porte d’abord sur la situation : suppression de tout contexte guerrier, réduction du prêtre Chrysès au rôle d’un barbon importun, éloge du change amoureux. Mais il est inscrit aussi dans la matière verbale elle-même, et ce dès le premier vers du passage : Marte suo captam Chryseida uictor amabat (469) : « Sa prisonnière de guerre, Chryséis, le vainqueur l’aimait. » Le contexte amoureux se substitue au contexte guerrier autour du nom de la jeune femme, qui forme le pivot du vers. Le poète joue aussi sur les noms voisins des deux jeunes femmes, Chryséis et Briséis : Et, si prima sinat syllaba, nomen idem (476) : « Sauf la première syllabe, leur nom est le même ». Pour Agamemnon, cette similitude facilite plaisamment l’échange. Les noms ne sont pas cités : c’est au lecteur de compléter le jeu de mots. Le roi ne tarde pas, d’ailleurs, à oublier la première : Et posita est curā cura repulsa novā (484) : « fin de l’ancien amour, l’amour nouveau le chasse. » Si la traduction peut rendre la juxtaposition des deux cura (amour), l’ancien et le nouveau, elle ne peut rendre compte de leur entrecroisement : en effet, dans le texte latin, le premier cura, à l’ablatif, renvoie au nouvel amour, et le second, au nominatif, à l’ancien. La chronologie est subvertie, le nouvel amour apparaît avant même la fin de l’ancien, l’ordre des mots souligne la facilité de la substitution : jeu que rend possible la clôture sur lui-même du distique, qui permet sur deux vers tous les échos internes, à la différence du discours suivi qu’implique la succession des hexamètres épiques (2).

Ovide pose un peu plus loin une autre question, qui relève de la poésie érotique la plus légère : Agamemnon a-t-il ensuite couché avec Briséis ?

Nam sibi quod nunquam tactam Briseida iurat
Per sceptrum, sceptrum non putat esse deos
(783-784).

   Il n’a jamais touché Briséis, il le jure
     Par son sceptre : c’est que son sceptre, il n’en fait pas un dieu.

Seul compterait en effet un serment fait sur les dieux. Là encore, c’est le travail sur le vers (la contiguïté des deux sceptrum dans le même hémistiche) qui permet le jeu plaisant et ironique sur l’épopée... et sur la mauvaise foi prêtée à Agamemnon. Achille s’est rendu bien trop malheureux en se focalisant ainsi sur son rival.

1. Sur cette lettre, voir F. Dupont, Histoire littéraire de Rome, Paris, 2022, p. 600-602.
2. Pour les ressources expressives propres au distique élégiaque, voir P. Laurens, Le Sentiment de la langue, Paris, 2021, p. 65-80.



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