
Au début de l’année 44 av. J.-C., pour complaire à Jules César, le Sénat romain adopte un décret qui change le nom du cinquième mois de l’année (dans le calendrier ancien qui commençait au 1er mars) : le mois de Quintilis, mois de naissance du dictateur, prend désormais le nom de Julius (juillet). Au-delà de l’évidente flagornerie, c’est un acte hautement politique : il fait partie du processus qui vise à accorder à César un pouvoir monarchique, sur le modèle hellénistique, programme qui inclut la divinisation du monarque : César est associé ainsi aux dieux qui président aux premiers mois de l’année, Janus, Mars ou Junon.
Cependant, quelques semaines plus tard, aux Ides de mars, César est assassiné par Brutus et les autres conjurés avant même que le nouveau mois de Julius ne soit devenu effectif. Dans un contexte politique très agité où les Césariens, conduits par Antoine, s’opposent aux Républicains assassins du dictateur, la dénomination du mois de juillet devient un sujet sensible. Cicéron, proche des tyrannicides, continue de dater ses lettres de juin et juillet 44 avec le nom traditionnel de Quintilis. Mais surtout, il s’indigne d’une offense faite à Brutus : celui-ci, qui exerce la fonction de préteur pour l’année 44, doit en tant que tel organiser les Jeux Apollinaires, qui ont lieu en juillet. Or voici que sur l’annonce officielle, on peut lire la date nouvelle : Nonis Iuliis et non Quintilibus : c’est un affront à Brutus, une façon symbolique d’annuler le geste des assassins de César. Cicéron est révolté : Itane ? « Nonis Iuliis » ? Di hercule istis ! Sed stomachari totum diem licet. Quicquamne turpius quam Bruto Iuliis ? (1) : « Est-ce bien vrai ? « le 7 julien » [= juillet] ? Maudits soient ces êtres-là ! Mais il y a de quoi enrager du matin au soir. Que peut-on imaginer de plus ignoble que le mot « julien » pour Brutus ? » (Trad. J. Beaujeu.)
Peu après, Cicéron rencontre Brutus en personne : Quam ille doluit de « Nonis Iuliis » ! mirifice est perturbatus ; itaque sese scripturum aiebat ut uenationem eam quae postridie ludos Apollinaris futura est proscriberent in « II Id. Quint. » (2). « Comme il a été affecté par le « 7 julien » ! — étonnamment bouleversé — ; ainsi, à l’en croire, il allait écrire pour que le spectacle de chasse qui soit avoir lieu le lendemain des Jeux Apollinaires fût affiché pour le « 14 quintilis ». » Le débat peut paraître dérisoire, mais on sait depuis Thucydide quel peut être le rôle des mots dans la stasis, la guerre civile, comment les changements de vocables ou les changements de sens peuvent constituer une arme redoutable. Ainsi, la double dénomination du mois de juillet peut préfigurer l’affrontement sanglant où Brutus trouvera la mort moins de deux ans plus tard (3).