Micrologies

Ivanhoé : la langue


Ivanhoé a été popularisé par le cinéma comme un roman d’aventures, mais c’est aussi un roman patriotique, et indissolublement un roman de la langue : la fusion des Saxons et des Normands sous Richard Cœur-de-lion est aussi fusion des deux idiomes qui vont donner naissance à l’anglais. Les remarques métalinguistiques sont abondantes dans le texte, liant la constitution de la langue à celle de la nation : « Mais il fallut attendre le règne d’Édouard III [XIVe siècle] pour que la langue hybride qu’on appelle aujourd’hui l’anglais fût parlée à la cour de Londres, et que la distinction conflictuelle entre les Normands et les Saxons semblât avoir complètement disparu » (1). L’anglais écrit par Scott, produit de cette synthèse, inclut volontiers de vieux mots saxons ou des termes français qui rappellent cette double origine ; mais sa langue à lui est le résultat d’une intégration qui ne s’est pas encore opérée au temps de ses personnages : il doit faire état d’une situation linguistique antérieure. Dans le roman, Saxons et Normands comprennent ou non la langue des autres, acceptent ou refusent de la parler. Mais la lisibilité du roman exige de ne pas pousser trop loin la distinction des idiomes et de faire s’exprimer les personnages dans l’anglais du XIXe siècle, qui apparaît dès lors, fictivement, comme une langue de traduction des parlers médiévaux.

Deux autres langues viennent encore complexifier les échanges : le latin des hommes d’église, qui est aussi un marqueur social ; il est détourné par le bouffon Wamba, qui se sert du pax vobiscum comme d’un mantra analogue au Goddam ! de Figaro chez Beaumarchais ; mais aussi l’hébreu du Juif Isaac d’York et de sa fille Rébecca, dont l’écriture mystérieuse est sans cesse désignée comme magique, diabolique par d’autres personnages.

1. Walter Scott, Ivanhoé, Bibliothèque de la Pléiade, p. 544.



Site personnel de Dominique Morineau - Hébergé par 1&1.