Micrologies

Pharmakos


La séduction que peuvent exercer sur le lecteur les thèses de l’anthropologue René Girard tient à leur extrême simplicité : deux lois universelles, celle du désir mimétique et celle de la crise sacrificielle permettraient selon lui de rendre compte de toute la violence sociale ainsi que du fait religieux : selon lui, on désire toujours l’objet du désir de l’autre (désir mimétique) ; la concurrence des désirs entraîne l’exacerbation d’une violence auxquelles les sociétés n’échappent que par l’expulsion rituelle de boucs émissaires, porteurs de la violence collective (crise sacrificielle). Si le désir mimétique fournit à Girard un cadre interprétatif convaincant pour nombre d’œuvres littéraires, la théorie de la crise sacrificielle, présentée comme universelle, se heurte à de nombreuses objections, notamment par sa proximité avec les schèmes explicatifs du judéo-christianisme, proximité d’ailleurs revendiquée par l’auteur. D’autre part, les anthropologues spécialistes de diverses sociétés humaines ont souvent contesté la validité de cette thèse, appliquée à leur champ d’étude particulier.

C’est à ce titre que William Marx entend réfuter l’hypothèse de Girard, s’agissant de l’Œdipe à Colone de Sophocle (1). Qu’arrive-t-il à Œdipe, pour que lui, le criminel chargé de souillures, expulsé de Thèbes, devienne un protégé des dieux et source de bénédictions pour Athènes qui accueille son tombeau ? Pour R. Girard, « L’Œdipe bénéfique d’après l’expulsion […] prend le pas sur l’Œdipe maléfique d’avant, mais il ne l’annule pas. Comment l’annulerait-il puisque c’est l’expulsion d’un coupable qui a entraîné le départ de la violence ? […] Si Œdipe est sauveur, c’est en sa qualité de fils parricide et incestueux (2). » Cette réversibilité serait selon Girard, l’essence même du pharmakos, du bouc émissaire. Celui-ci en effet, « est le sorcier ou le scélérat, mais aussi celui qui sert de remède en purifiant les maux d’autrui et s’offre en sacrifice comme bouc émissaire » (3).

Or, montre W. Marx, l’interprétation de Girard s’accorde mal avec les données de la pièce de Sophocle. Par exemple, la transformation positive de la figure d’Œdipe n’est pas le fait d’un processus autonome propre à la figure du bouc émissaire, mais d’une intervention des dieux, qui ont pitié de lui.

«  Rien à voir ici avec un mécanisme interne dont les ressorts resteraient secrets, sauf à supposer que les personnages attribuent par ignorance à l’action bienveillante des dieux ce qui relèverait en fait du principe de la victime émissaire.  La théorie de Girard impose donc une duplicité herméneutique de l’œuvre, qui offrirait un double discours contradictoire, l’un obvie, l’autre ésotérique.  [...]  En cette contradiction réside l’une des principales limites du système de Girard, qui exige toujours que le mécanisme de la victime émissaire relève de l’indicible et de l’inconcevable, et qui pourtant le voit partout révélé au grand jour » (4).

On retrouve de semblables contradictions dans le livre de Girard sur Shakespeare (5), dans lequel il affirme que le succès public du théâtre de Shakespeare est déconnecté de son sens profond, lequel aurait été soigneusement dissimulé à l’intention de happy few seuls à même de déchiffrer la portée cachée de l’œuvre.

1. William Marx, Le Tombeau d’Œdipe, Paris 2012, p. 153-158.
2. René Girard, La Violence et le Sacré, Paris, 2002, p. 132, cité par W. Marx, loc. cit.
3. Ibid.
4. Ibid.
5. René Girard, Shakespeare – les Feux de l’envie, Paris, 1990.



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