Micrologies

Le Cygne


Pour Roberto Calasso (1) « le Paris de Baudelaire est le chaos à l’intérieur d’un cadre ». Le poème baudelairien tend ainsi à se présenter comme un tableau, « découpé sur l’informe ». « Tout ce qui a lieu à l’intérieur du cadre exalte les éléments qui y sont circonscrits, les oblige à s’hybrider dans des combinaisons jamais expérimentées. C’est ainsi que naît le nouveau. »

Pas de meilleure illustration, selon lui, que Le Cygne, où la traversée du nouveau Carrousel du Louvre, restructuré par le Second Empire, fait resurgir dans un cadre spatial bien délimité le désordre du vieux quartier démoli pour ces travaux, et les changements successifs de la ville : chaos multiforme. C’est là que se trouvait la rue du Doyenné, où ont habité Gautier et Nerval ; c’est là que Balzac avait fait habiter la cousine Bette. Pour évoquer le fouillis de cet ancien quartier, Calasso cite les chroniqueurs du vieux Paris, comme A. Delvau :

C’était une forêt, en effet, — avec son inextricable fouillis de baraques en planches et de masures en torchis, habitées par une foule de petits industriels et de petites industries. […] J’ambulais fréquemment dans ce caravansérail du bric-à-brac, à travers ce labyrinthe de planches et ces zigzags de boutiques, et j’en connaissais presque intimement les êtres, — hommes et bêtes, bêtes et choses, lapins et perroquets, tableaux et rocailleries (2).

Ce sont de fait les états successifs du quartier que Baudelaire évoque, et dans un ordre inverse : non pas celui de la chronologie, mais celui de la mémoire : le nouveau Carrousel, puis le chantier qui l’a précédé, enfin l’ancien quartier et ses ménageries, là où jadis il a aperçu un cygne échappé :

Paris change ! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé ! palais neufs, échafaudages, blocs,
Vieux faubourgs
, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Grâce à cette profondeur temporelle et aux strates complexes du souvenir le poème se fait ainsi « le pur deuil de ce qui disparaît », « le pur constat d’une absence » ibid. p.85 ; la disparition de l’ancien Carrousel rejoint celles de la Troie d’Andromaque, du « beau lac natal » du cygne, de l’Afrique de la négresse, sans oublier Hugo l’exilé, à qui est dédié précisément ce poème.

Cette analyse recoupe en partie l’admirable étude que fait Karlheinz Stierle de ce poème (3). Ce critique analyse comment les différentes strates du souvenir vécu (ou les réminiscences culturelles, telle la gravure de Dürer, Melencolia I) n’effacent pas non plus l’expérience récente : c’est aussi une façon de « tirer l’éternel du transitoire, où le transitoire, l’expérience de la ville moderne, ne disparaît pas seulement dans l’éternel, mais révèle alors seulement son actualité stupéfiante ». L’apparition des souvenirs dans le poème, par association d’idées rappelle à Stierle le célèbre début du Double Assassinat dans la rue Morgue, de Poe, où le détective Dupin reconstitue l’enchaînement des pensées muettes du narrateur, semblable aux analogies que propose au poète sa « mémoire fertile ». La forme créée par le poète, et qui associe, selon Stierle, correspondances et allégories, vise à rendre compte des multiples strates du temps et de la mémoire, mais aussi de la dislocation de l’espace : « Arracher une forme à la grande ville informe, dont la densité de réalité dépasse toute possibilité de représentation et d’interprétation, et faire découvrir par cette forme la ville dans sa lisibilité », telle est la tâche que s’est assignée ici Baudelaire. Un cadre découpé sur le chaos, dirait Calasso.

1. R. Calasso, La Folie Baudelaire, [2008], trad. fr. Paris 2011, voir p. 78-88.
2. A. Delvau, Les Dessous de Paris, Paris, 1860, cité par Calasso,op. cit. p. 82.
3. La Capitale des signes, Paris et son discours, [1993], trad. fr. Paris,2001, p. 516-543.



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